Challenge Classique 2017·Lectures

Seul dans Berlin (Jeder stirbt für sich allein) de Hans Fallada (1947)

Image d’en-tête : Falada par Erich Ferdinand

Hans Fallada, Rudolf Ditzen de son vrai nom, est un singulier personnage. La première fois que j’ai entendu parler de lui, ça a été l’année dernière, à l’occasion de la sortie du film de Vincent Perez, Alone in Berlin, que je n’ai pas vu. Cependant, Arte en a profité pour diffuser un documentaire biographique, Hans Fallada ou l’exil intérieur qui, s’il s’est attiré les foudres de Télérama, m’aura tout de même donné envie d’en savoir plus. J’ai laissé quelques mois passé et un jour, je suis revenue de librairie avec mon exemplaire de Seul dans Berlin.

51z0wTIfpgL._SX301_BO1,204,203,200_

L’ouvrage aussi a une histoire particulière. Il s’agit d’une commande de Johannes R. Becher, futur Ministre de la Culture de la RDA, qui a fourni à Fallada le dossier de la Gestapo d’Otto et Elise Hampel. Ces deux berlinois apparemment sans histoire ont commencé, suite à la mort du frère d’Elise,  à disséminer dans les cages d’escalier des messages anti-régime. Ils sont arrêtés deux ans et près de 200 messages plus tard, pour être exécutés à la prison de Plötzensee, le 8 avril 1943 . Leur histoire romancée est reprise dans Seul dans Berlin : Otto et Anna Quangel perdent non pas un frère, mais un fils, et se mettent à semer des cartes postales pour avertir leur prochain des grands mensonges du nazisme. Le résumé, s’il s’arrêtait là, serait pourtant trop partiel car autour des deux protagonistes gravitent toute une galerie  de personnages qui ont pour point commun de s’être croisés et entrecroisés dans le petit immeuble de rapport où l’histoire commence. De chapitre en chapitre, nous suivrons donc, entre autres : Trudel, l’ancienne fiancée du fils des Quanquel ; la factrice Eva Kluge et ses prises de conscience sur le Parti ; son bon à rien de mari et ses démêlés avec la Gestapo ; le commissaire Escherich chargé de retrouver l’oiseau de malheur qui sème ces messages anonymes ; Barkhausen, qui vit à l’entresol et est un peu voyou sur les bords ; les Persicke et leurs enfants au Parti de plus en plus intouchables, etc. Parmi eux, on trouve bien sûr des salauds et des lâches, mais on rencontre surtout beaucoup de gens trop normaux pour être honnêtes ; des traits d’humanité, dans le bon comme dans le mauvais sens, répartis un peu partout et livrant un portrait en demi-teinte de la population berlinoise sous le IIIe Reich. Le livre paraît en 1947 dans une version censurée : l’idée était de proposer un livre exemplaire, glorifiant la résistance allemande. Or, le fait qu’Anna soit engagée à la NS-Frauenschaft, organisation féminine nazi ou qu’Eva Kluge ait eu une place au Parti, cela rendait les personnages plus ambigus qu’il ne fallait. La version d’après manuscrit a été finalement rétablie en 2011 en Allemagne et une nouvelle traduction française sort l’année suivante chez Plon.

Bien sûr, le roman pose la grande question qui va secouer une bonne part de la littérature allemande d’après-guerre : comment la population a-t-elle pu laisser faire ? Les facteurs d’explication sont nombreux. Un peu trop d’orgueil, des instincts de domination mal dégrossis, l’espoir de monter dans la hiérarchie au détriment de son voisin d’à côté en font partie, mais aussi la peur, l’aveuglement volontaire ou encore l’illusion que le régime est juste puisqu’il ne menace que les autres, et que les autres ont sûrement quelque chose à se reprocher.

Ecrit en un mois, peu avant la mort de son auteur, le roman est très habilement construit.  (Le paragraphe ci-dessous révèle des moments-clés de l’intrigue, je vous invite à passer au suivant si vous souhaitez garder la surprise de certains rebondissements.) La première partie prend le temps de poser le décor, s’attarde sur les différents locataires de l’immeuble avant d’étudier le choc produit par la nouvelle de la mort du fils Quangel sur Otto et Anna. La mise en place de leurs petits actes de résistance est ensuite détaillée pas à pas. La deuxième partie se concentre sur l’enquête du commissaire Escherich qui, à chaque carte retrouvée, plante un petit drapeau sur un plan de Berlin, attendant l’erreur qui mènera à l’arrestation du coupable. Le roman joue durant quelques chapitres du décalage entre le profilage esquissé par le commissaire et la réalité connue du lecteur. La capture des coupables et leur mise en examen repose en outre sur un coup de théâtre : Otto s’imagine devenir grain de sables dans les rouages de la machine, espère que ses cartes seront lues, re-déposées, partagées. Or presque toutes sont remises à la Gestapo. C’est cette terrible découverte qui fissure pour la première fois le masque d’ouvrier borné qu’il arbore devant les autorités et qui le préservait jusque là : de comprendre que sa vaste entreprise de résistance, qui lui a pris deux ans de sa vie et autant de précautions, a été vaine. Et si pour le lecteur et Edmond Rostand, c’est bien plus beau quand c’est inutile, c’est le moment où le personnage perd un certain nombre de ses illusions nécessaires. L’échec complet des Quangel symbolise plusieurs choses : le poids de la peur et de la dénonciation dans une société allemande où les liens sociaux ont été distendus au profit des rapports de pouvoir entre organes du Parti ; la servitude volontaire d’un peuple qui espère dans la conquête des pays voisins des jours meilleurs et, enfin, la permanence des rapports de domination sociale. 

C’est un des sujets de prédilection de l’auteur, assez pour figurer dans la troisième phrase de sa présentation sur Wikipédia en français : Ses romans décrivent la vie de petites gens. Son premier roman à avoir un retentissement au-delà des frontières allemandes, intitulé Quoi de neuf, petit homme ? (Kleines Mann, was nun ?) dépeint ainsi la déchéance d’une famille de la petite bourgeoise après la crise économique de 1929 : la sphère familiale apparaît alors comme le seul refuge restant au personnage principal qui a tout perdu. On aurait pu craindre dans ce cadre une vision bien-pensante ou idéalisée du peuple allemand, mais selon moi, Fallada sort magistralement de cet exercice difficile : il parvient à rendre les distorsions de perception entre la réalité et ce qu’en comprennent les Quangel, sans tomber dans l’écueil de la condescendance ou du misérabilisme. La différence de point de vue sur les cartes postales anonymes en est un bon exemple : à travers le regard d’Otto et d’Anna, le roman prend le temps d’installer le prestige que revêt les cartes pour eux. Cela passe par l’effort d’Otto pour les écrire, son travail minutieux pour rendre son écriture méconnaissable et sa recherche du bon mot : les cartes apparaissent alors comme de vrais appels à la révolte dont la langue s’élabore peu à peu. Cela posé, le lecteur est alors confronté au jugement des cadres de police et de justice, qui jugent les cartes maladroites et mentionnent les différentes fautes d’orthographe, les menant à rechercher un petit employé sans envergure. L’oiseau de malheur, comme ils l’appellent, loin d’être considéré comme un danger, apparaît comme une nuisance qu’il faut éradiquer. Nos personnages apparaissent ainsi, de plus en plus, plongés dans un monde qui n’est pas fait pour eux, malgré les discours populistes du régime. En témoignent les différences de traitement entre le peuple allemand et ses dignitaires. Dès lors, nous en revenons à la question première du livre : dans ce contexte, comment résister ?

La résistance dans Seul à Berlin n’est pas un grand geste sublime et cinématographique. C’est la résistance à petite échelle. Elle donne cependant des clés toujours opérantes aujourd’hui. Cela m’a d’ailleurs rappelé l’intervention d’Horizon Gull sur l’art sur sabotage selon les leçons de l’OSS (CIA), au sujet d’un manuel de, vous l’aurez deviné, sabotage, destiné aux citoyens de pays occupés et invitant les individus souhaitant résister à feindre la stupidité : prendre de mauvaises décisions, mal planifier, mal comprendre. Cela ressemble assez à la technique choisie par nos protagonistes : Otto Quangel se complaît dans la figure d’ouvrier borné et commet expressément un faux pas en réunion pour être démis de son poste.  Son épouse,  qui veut quitter le Frauenschaft sans attirer les soupçons, décide d’appliquer au pied de la lettre les recommandations officielles, visant à obliger toutes les femmes oisives à s’engager à l’usine. Elle sonne donc chez l’épouse  sans enfants d’un officier nazi et lui sert simplement le discours qu’elle est chargée de répéter : en se faisant le relais automatique des phrases toutes faites du Parti, elle n’est pas vraiment attaquable mais, devenant gênante, elle est rayée des listes et retrouve ainsi une (toute relative) liberté de mouvement. L’autre versant de la question de la résistance, c’est son coût dans une société où la surveillance est aussi institutionnalisée. Certains personnages, opposants au régime par conviction, cherchent ainsi à rentrer dans le rang pour mener une vie tranquille, parce qu’ils ne sont simplement pas prêts à sacrifier tout ou une partie de leur vie pour le bien de leur cause. Le choix paraît d’autant plus compréhensible qu’on le verra, on a tôt fait d’entraîner son entourage dans sa chute, quand bien même il n’aurait rien à voir avec nos actions.

640px-Hans-Fallada-Haus-in-Carwitz-14-02-2009-46
Maison de Hans Fallada à Carwitz par Botaurus

On a pu reprocher à Fallada de ne pas s’être exilé comme beaucoup d’écrivains. Cependant, son expérience du régime nazi, et ses recherches de validation, après avoir été jugé à deux reprises comme indésirable par le gouvernement, ont justement nourri la description de la société allemande de 1940 vue depuis l’intérieur, avec ses non-dits, ses aveuglements, ses contradictions. C’est un livre coup de poing, du genre qui vous vole des heures de sommeil parce que vous voulez aller jusqu’au bout, parce qu’on suit l’itinéraire des Quangel comme l’enquête d’Escherich, en voulant que le couple s’en sorte et qu’on se raccroche à l’espoir que cela finisse tout de même comme dans les films. En vérité, le roman se finit moins bien que dans les films (ce qui est plutôt un gage de réalisme). Mais lorsqu’on creuse, on voit qu’il se termine tout de même mieux que dans la vraie vie : le dossier de la Gestapo des Hampel livré à Fallada s’est révélé incomplet. En ont été retirés les derniers documents où sous la torture, le couple finit par faire allégeance à Hitler et se dénonce mutuellement. L’auteur en avait-il conscience ? L’absence de porte de sortie laisse à penser que quand bien même il ignorait la fin du destin des Hampel, il connaissait les horizons des opposants au régime. En définissant son travail de romancier, il assure dans sa préface que si les faits ont été modifiés, ils l’ont été pour coller davantage au vrai. Au fond, le choix a été ici de conserver aux personnages, jusqu’au bout, une part de dignité malgré les techniques de déshumanisation du pouvoir en place. Le titre original allemand, Jeder stirbt für sich allein conditionne par ailleurs une lecture autrement plus sombre : signifiant Chacun meurt seul et pour lui-même, il est répété au fil du roman comme un letimotiv. Plus que la solitude du résistant face au silence et à la collaboration de touts les citoyens, il met aussi l’accent sur deux choses. La première est l’éclatement complet des différentes cellules de sociabilité opéré par le régime nazi. A plusieurs reprises, le narrateur explique le comportement aberrant d’un personnage en rappelant que c’est un résultat naturel de l’éducation hitlérienne. La deuxième, la plus évidente de toute, est la solitude de l’homme face à sa mort : les accusés du régime nazi sont emprisonnés, coupés du monde et meurent seuls dans de petites arrière cours loin des regards, c’est un fait. Mais tous les personnages confrontés à leur mort se retrouvent face à eux-mêmes, dans un bilan souvent cruel de leur vie. C’est un moment douloureux mais peut-être le dernier espace de liberté qu’il reste dans une société totalitaire. Cette multiple lecture conditionnée par le titre (et qui ouvre à mon sens un peu plus de porte que Seul dans Berlin)  donne au livre un apparat plus sombre, et c’est aussi pour cela que je peux lui pardonner ses arrangements avec la réalité. D’un point de vue narratif, c’est même sans doute ce qui rend le livre supportable, bien qu’il soit psychologiquement éprouvant ; c’est ce qui fait qu’on en sort aussi secoué que raffermi.

Hans Fallada tient son pseudonyme du cheval Falada du conte de Grimm La Petite gardeuse d’oies. C’est un cheval qui parle offert à une princesse pour son voyage, alors qu’elle s’apprête à rejoindre un pays lointain pour épouser un prince. Sur le chemin, la servante humilie la princesse et prend bientôt sa place. A l’arrivée, elle se fait passer pour la promise et, pour éviter que le cheval magique ne révèle la vérité, elle lui fait couper la tête pour la clouer à une porte de la ville. Cependant, le cheval continue de parler et salue tous les jours la princesse devenue gardeuse d’oies. De fait, Falada est un animal bizarre, dont on craint la parole, parce qu’il osera révéler ce qui est dissimulé ; il est aussi la face suppliciée qui promet des jours meilleurs. A le lecture de Seul dans Berlin, j’aurais tendance à penser que l’auteur n’aurait pu choisir un meilleur pseudonyme.

Un véritable coup de cœur, en somme, pour valider le mois de mars du Challenge Classique du Pr Platypus (lien image). 

challenge-ophelia-1

Advertisements

4 réflexions au sujet de « Seul dans Berlin (Jeder stirbt für sich allein) de Hans Fallada (1947) »

  1. Ce livre m’a marqué, surtout le couple qui perd son fils et qui commencent à se rendre compte petit à petit des rouages de leur système. Il m’a profondément touché et la fin quand la mère est dans la prison et qu’on sent l’inquiétude monter quand plus le temps passe. C’est une ribambelle de personnages tous plus humain dans leur défauts les uns que les autres et c’est en ça que le lecteur peut se reconnaître aussi. J’ai adoré ton avis !

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire ?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s