Lectures

La Rivière à l’envers de Jean-Claude Mourlevat

Source de l’image d’en-tête : Jan Toorop – Vrouwen aan zee, Rijksmuseum

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Tomek, 13 ans, tient une épicerie dans un petit village. Ses journées se ressemblent un peu toutes jusqu’au jour où une mystérieuse jeune fille entre dans son échoppe et lui demande, puisqu’il vend de tout, s’il vend de l’eau de la rivière Qjar, la rivière qui coule à l’envers. Celle-ci empêcherait de mourir. Tomek doit bien confesser qu’il n’a rien de tel dans son magasin mais fasciné par l’inconnue, il s’enquiert de l’existence de la rivière auprès du vieil Icham, l’écrivain public, avant de se lancer autant à la recherche du cours d’eau que de la fascinante jeune fille. Il découvre, au cours de son périple, que le monde au-delà de son petit village regorge de dangers et de beautés insoupçonnés. A partir de là, chaque chapitre du livre décrit une épreuve, une péripétie ou une nouvelle zone à explorer.  Parviendra-t-il à rattraper la jeune inconnue ? Pourquoi souhaite-t-elle de l’eau de la rivière qui coule à l’envers ?

Le roman emprunte beaucoup à la symbolique du conte. Le village de Tomek se place d’ailleurs dans une temporalité lointaine mais peu définie. Au traditionnel « il était une fois » se substitue : « Bref, c’était… autrefois. » Le confort moderne n’a pas été inventé, mais les sentiments et les petits plaisirs de la vie restent les mêmes qu’aujourd’hui : l’auteur nous place dans un temps assez ancien pour créer de la distance et permettre la peinture d’un monde merveilleux, mais tient au lien avec la psyché contemporaine.

Si vous vous demandez pourquoi je romps le silence des dernières semaines avec une publication jeunesse, je répondrais que j’avais besoin d’un peu de légèreté pour faire suite tant à Fallada qu’aux concours des bibliothèques. Suivant le MOOC de l’Université de Liège sur la littérature jeunesse afin de me mettre à jour sur le sujet, j’ai même trouvé dans La Rivière à l’envers un objet d’étude intéressant, et bien trop de matière pour me contenter de la fiche de lecture limitée en mots nécessaire pour valider mon module. Il ne restait plus qu’à utiliser l’espace du blog pour déployer la réflexion sans crainte de déborder.

Il reste néanmoins à trancher une question : est-il plus pertinent de parler de La Rivière à l’envers avec les mêmes outils critiques que n’importe quel livre ou de m’intéresser à sa particularité de s’adresser à un lectorat jeune ? La question n’est pas si anodine qu’elle n’en a l’air : la littérature adressée aux enfants et adolescents relève d’abord d’une législation particulière, définie par l’article n°49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse :

Les publications visées à l’article 1er ne doivent comporter aucune illustration, aucun récit, aucune chronique, aucune rubrique, aucune insertion présentant sous un jour favorable le banditisme, le mensonge, le vol, la paresse, la lâcheté, la haine, la débauche ou tous actes qualifiés crimes ou délits ou de nature à démoraliser l’enfance ou la jeunesse, ou à inspirer ou entretenir des préjugés ethniques.

Elles ne doivent comporter aucune publicité ou annonce pour des publications de nature à démoraliser l’enfance ou la jeunesse.

Légifrance

Pensée à l’origine pour faire obstacle à la vogue des comics américains, la loi a peu à peu évolué depuis 1949, au même rythme que la langue française : du soupçon de démoraliser la jeunesse au sens de lui présenter des histoires a- ou immorales, on est aujourd’hui plutôt parvenus à une interprétation moderne, où il s’agit de ne pas la déprimer, lui enlever tout espoir. La nuance est de taille. L’existence d’une telle loi toujours en cours aujourd’hui (et qui a davantage une fonction dissuasive que punitive) permet de rappeler que la littérature jeunesse connaît/a connu divers modes de censure, d’une interdiction légale à une autocensure de la part des auteurs, rechignant à traiter certains sujets dès lors qu’ils s’adressaient aux plus petits. La question semble en outre se poser avec acuité en France.

Par exemple, si Fifi Brindacier d’Astrid Lindgren se rit des règles pré-établies et sert de prisme à la satire du monde des adultes, il faut attendre 1995 et des pressions de l’auteur suédoise pour que la traduction française respecte les bizarreries du texte original. En un mot, s’adresser à la jeunesse par le biais d’une forme artistique ne va pas de soi. Dans un autre domaine, il suffit de voir les nombreux problèmes de réception de l’anime japonais dans le pays, que ce soit parce que le dessin animé a longtemps été automatiquement associée à l’enfance chez nous alors que ce n’est pas du tout le cas au Japon (ce qui a conduit à des aberrations comme avoir découvert Jin-Roh et Ghost In The Shell au rayon enfance de mon vidéo-club…), ou que ce soit dans le traitement des animes arrivés dans les années 80, avec des coupes de scènes jugées trop violentes ou des modifications profondes des dialogues à l’occasion de la traduction. Qu’on trouve ou non ces décisions contestables, l’idée sous-jacente est que le public jeunesse a des besoins particuliers et qu’on ne peut pas s’adresser à lui sans les prendre en compte. A partir de ce constat, on peut cependant proposer des réponses multiples : simplifier le réel, en édulcorer la violence, choisir de l’exprimer par le biais de la métaphore et du recours au merveilleux (les contes même en version enfantine ne sont pas exempts de conflits, morts et autres disparitions violentes) ou encore exposer les faits tels qu’ils sont, avec des mots choisis.

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Jean Delville, La Mort

Je fais ce détour car La Rivière à l’envers s’attaque à des thèmes qui peuvent sembler difficiles pour un jeune public. Parmi eux, celui de la mort semble particulièrement présent. La première expérience du héros avec la mort est très directe, presque abrupte ; elle survient de le récit de Marie, premier personnage adjuvant que rencontre Tomek, et qui l’accompagne dans sa traversée de la forêt de l’Oubli. Au sortir de la forêt, elle lui raconte sa fuite avec Pitt après avoir épousé un homme qu’elle n’aimait pas, leur vie légère, portée par le vent et les rires, qui les a menés à la clairière et où, en faisant une blague, Pitt est mort d’avoir heurté la seule pierre de la prairie. Marie précise rapidement qu’elle n’a pas pleuré et décidé de prendre la vie comme elle est et à la célébrer comme avant, mais la mort a surgi abruptement du récit. Elle apparaît ensuite sous diverses formes. Celles-ci sont traitées plus en longueur, parce qu’elles relèvent de la métaphore : sommeil profond s’apparentant à un coma, dont on ne peut sortir qu’après avoir entendu les mots qui réveillent (mots qui sont différents pour chaque personne), île invisible et inexistante où on vit loin du monde sans en pouvoir sortir, etc. La rivière à l’envers, sensée offrir un remède contre la mort, ne le délivre d’ailleurs qu’au personnage d’Hannah, la jeune fille, qui peut emporter avec elle une goutte unique destinée à sauver un oiseau. Tomek, qui souhaitait sauver le vieil écrivain, ne peut quant à lui rien ramener. Or la passerine d’Hannah est avant tout un souvenir : c’est qu’elle a été autorisée à sauver, c’est aussi et surtout la trace de l’attachement sans borne de son père, qui s’était ruiné pour lui offrir l’animal. En ce sens, la conjugaison de la métaphore et de l’évocation directe permettent à l’auteur de creuser le sujet et de l’évoquer dans toutes ses nuances et toutes ses symboliques.

En somme, le merveilleux sert dans cet univers de métaphore à des questions philosophiques complexes ayant trait à la vie, à la mort, aux illusions ou encore à la question du bonheur. En cela, La Rivière à l’envers rappelle les procédés de L’Histoire sans fin de Michael Ende. Pour s’adapter au public jeune, les processus magiques sont décrits du point de vue du personnage-enfant, et l’auteur sème de nombreux indices permettant au jeune lecteur de comprendre ce qu’il se passe. Revenons à notre forêt de l’Oubli (me concentrer sur le premier endroit visité par Tomek me permet de ne pas vous révéler toutes les péripéties de l’intrigue). Le propre de cette forêt, le personnage de Marie nous l’explique avant qu’on y entre, est qu’on oublie immédiatement ceux qui y entrent. Pour exister de nouveau dans la pensée et la mémoire de ceux qui nous sont chers, il faut réussir à en sortir. Tomek et Marie entreprennent ensuite la traversée de la forêt. Nous savons que le garçon est parti pour chercher la rivière Qjar et retrouver sur la route la jeune fille de l’épicerie. Or, lorsque Marie lui demande les raisons de son voyage, il répond en ces termes :

Il se trouve seulement que j’avais très envie de voyager. Je tiens une petite épicerie dans mon village et je crois que je m’ennuyais un peu. Et puis je suis à la recherche de la rivière Qjar. Tu la connais ?

Marie n’en avait jamais entendu parler.

– C’est une rivière qui coule à l’envers, paraît-il, et si on arrive à la remonter jusqu’au bout, en haut d’une montagne qui s’appelle la Montagne Sacré, eh bien, on peut prendre de cette eau et cette eau empêche de mourir.

– Vraiment ? s’étonna Marie. Et qui t’a donc parlé de cette rivière ?

– Mon ami Icham. Il est très vieux mainttenant et j’aimerais beaucoup lui rapporter de cette eau. […]

– Ainsi tu veux trouver cette eau pour ton ami Icham et c’est ce qui t’a fait partir de chez toi.

– Oui, c’est _a.

– Rien d’autre ? demanda Marie.

– Rien d’autre, répondit Tomek.

Il lui sembla très confusément qu’il y avait autre chose mais cette autre chose était insaisissable. Il fit un effort pour la retrouver mais en vain.

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Jan Toorop

Ce n’est que plus tard que le garçon est soudain submergé par une grande inquiétude pour la jeune fille, se disant qu’elle a dû passer par la forêt et courir un grave danger. Cependant, à la panique première du garçon succède un relatif soulagement : si la jeune fille lui est revenue en mémoire, c’est bien qu’elle est sortie saine et sauve de la forêt. Le mécanisme se répète à plusieurs reprises : le personnage principal expérimente les déformations de perception liées au monde magique, et l’explication du phénomène, souvent prise en charge par un personnage secondaire, survient après coup afin d’assurer la compréhension de tous les lecteurs. Le choix de faire d’abord vivre l’expérience avant de poser les mots dessus permet une immersion dans l’univers, mais il instaure aussi un rapport ludique au texte, où le lecteur, au coude à coude avec le personnage, s’interroge en même temps que lui sur ce qu’il se passe.

Derrière son apparente facilité, La Rivière à l’envers traite de sujets graves sans les édulcorer. L’auteur va certes s’adresser à ses lecteurs avec un vocabulaire et des structures de phrases simples, mais son recours au merveilleux sert moins d’atténuation que de révélateur. On se plaît à découvrir pas à pas les caractéristiques de l’univers, avec des paysages aussi fous que dangereux, et des personnages secondaires qui ont tous leur petit quelque chose pour les rendre intéressants. Et si Tomek rentre changé de son périple, peut-être que le jeune ou moins jeune lecteur ressentira, lui aussi, quelques effets de ce voyage initiatique.

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6 réflexions au sujet de « La Rivière à l’envers de Jean-Claude Mourlevat »

  1. Chronique très intéressante, vraiment, merci pour un tel partage !
    J’aime énormément Jean-Claude Mourlevat, et j’ai lu quelques titres de lui ( Terrienne, le Chagrin du roi mort, le Combat d’hiver ) et ce sont vraiment des lectures riches dont on peut voir différents thèmes, plus ou moins traités, afin de laissés un côté jeunesse qui ne choquera pas le jeune lectorat, mais pour une tranche plus âgée amènera des réflexions. C’est un auteur très intéressant je trouve.

    J'aime

      1. Mais de rien !
        La youtubeuse Lemon June est actuellement en train de lire Terrienne et elle y trouve cette double-lecture. Personnellement je l’ai lu un peu trop à la volée, je commençais à prendre le goût à la lecture alors du coup je n’ai pas porté grande réflexion dessus mais il faudrait que je les relise. Si je peux t’en conseiller un, ce serait le Combat d’hiver, c’est vraiment mon chouchou et je le trouve très fort.

        Aimé par 1 personne

  2. Commentaires toujours agréables à lire et très enrichissants. Beaucoup d’ouvrages qu’ils soient pour enfants ou pour adultes cherchent à inviter à un voyage initiatique. Et alors à chacun de suivre ou pas ce voyage, de le partager, ou de le comprendre. C’est ainsi que genre de thème amène petits et grands à y voir plusieurs lectures.
    merci encore pour votre travail.

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