Lectures

Magie ex libris, Le bibliomancien de Jim C. Hines

Source : unplash sur pexels

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Il s’en est fallu de peu que ce soit un coup de cœur, celui-là. Le contexte s’y prêtait bien. Je sortais d’écrits de concours et de révisions drastiques, et je n’ai presque rien lu en avril — pas de lecture suivie depuis Marcovaldo, en tout cas. J’avais besoin de quelque chose d’amusant et de léger. Et puis, alors que je ramenais des bouquins (en retard) à la bibliothèque de quartier, je suis tombée là-dessus sur la table de nouveautés. J’ai feuilleté, compris que ce serait sûrement quitte ou double, et je l’ai emprunté. Pour voir.

Le héros est un bibliomancien ayant pour nom Isaac Vainio et est membre des Gardiens, une société secrète régie par Gutemberg, où chacun détient le pouvoir de puiser dans les livres pour en tirer les objets décrits dans la fiction. Chaque bibliomancien a sa spécialité, dérivée de ses lectures fétiches : certains ne jurent que par la mythologie et la chanson de geste, d’autres ne piochent leurs armes que dans des chroniques historiques. La préférence de Vainio va à la science-fiction et la fantasy, et il utilise tant Narnia que Star Wars et des manuels de jeu de rôle pour se soigner et se défendre. Cependant, pour une instabilité certaine, il est mis au placard et est chargé de cataloguer les livres pouvant intéresser les bibliomanciens, leur signalant les ouvrages devant être verrouillés, pour éviter des dangers trop grands. Cette situation initiale est bien sûr bousculée dès les premières pages par un élément perturbateur de taille : trois vampires déboulent dans sa petite bibliothèque pour lui régler son compte, déclarant que les Gardiens leur auraient déclaré la guerre. Accompagné de Titache, son araignée-flamme et de Léna, dryade, toutes deux sorties d’un livre, Isaac Vainio se replonge dans la bibliomancie et tente de démêler une situation qui se révèle, bien sûr, bien plus compliquée que prévu.

Que celui qui n’a jamais attendu sa lettre d’admission à Poudlard me jette la première pierre : l’idée est plus que séduisante. Et lorsqu’on commence à avancer dans l’intrigue, on se rend compte en plus qu’elle est plutôt bien exploitée. Tout monde magique, pour ne pas basculer dans le fantasme le plus débridé, repose sur des règles, et on se rend compte que l’art des bibliomanciens en est truffé. Des livres verrouillés par prudence (comme par exemple Le Seigneur des anneaux, pour éviter une irruption de l’anneau unique dans notre monde) au fait d’éviter de trop recourir à un même source sous peine d’épuiser l’ouvrage, en passant par les contraintes matérielles de production et de diffusion d’un livre pour qu’il soit possible d’y puiser quelque chose par magie, les différentes lois de la bibliomancie servent à l’occasion à métaphoriser certaines questions d’écriture. Par exemple, les vampires qui attaquent notre héros au début de l’histoire sont des meyerii, créatures tirées d’une célèbre saga vampirique pour adolescents, et scintillent au soleil. Si l’idée semble prête à rire, les déconvenues du héros devant ce type de vampires rappellent avant tout l’absence de faiblesse de personnages pensés comme trop parfaits.

J’avais lu quasiment tous les romans jamais écrits en anglais, allemand, espagnol et français sur les vampires. Ces dernières années, les autours érodaient un à un la plupart de leurs attributs monstrueux. Plus fâcheux, ils éliminaient aussi avec eux bon nombre de leurs faiblesses.

Mais la réflexion est davantage poussée avec le personnage de Léna, dryade et être magique. (Si l’on ne peut dans l’univers de Magie ex libris, extraire quoi que ce soit qui dépasse en taille le cadre le page, des êtres magiques ont pourtant pris place dans notre monde. Il suffit pour cela qu’un lecteur un peu exalté plonge la main dans un livre et se fasse mordre par un vampire ou qu’un imprudent saisisse un gland enchanté et relâche par inadvertance une dryade dans la forêt… Léna, donc, est un cas à part, car elle provient d’un ouvrage intitulé Les Nymphes de Neptune, où les dryades sont de puissantes guerrières se battant entre elles, pensées pourtant comme devant se plier aux moindres désirs des hommes. En somme, Léna vient d’un ouvrage érotique de qualité littéraire douteuse. Or le roman insiste sur l’absurdité et même la cruauté de sa destinée. Compagne d’une bibliomancienne, la dryade se met à fréquenter le héros lorsque ladite bibliomancienne est faite prisonnière par les vampires : étant condamnée à la satisfaire, il devient en effet dangereux de rester avec elle au cas où celle-ci serait transformée en vampire. Cependant, entamer une relation avec Léna n’est pas sans poser plusieurs dilemmes moraux : est-il correct de répondre à ses séductions, sachant qu’elle est programmée pour se comporter ainsi ? Comment penser une relation avec elle ? Quelle est sa part de libre-arbitre dans l’histoire ? Quand on y pense, un tel personnage crée un réel gouffre de questionnements dès lors qu’il se met à réellement exister. Or, si Magie ex libris offre quelques remarques intéressantes sur le sujet et souligne en passant les problèmes inhérents à ce genre d’écriture du fantasme, le traitement du sujet n’est pas exempt de quelques maladresses. Sans vous la dévoiler, la résolution du dilemme ne m’a ainsi pas tout à fait satisfaite, même si je dois avouer qu’il n’y avait sans doute aucune façon élégante de sortir de cette situation…

D’une certaine façon, cette situation est même assez représentative du livre dans son ensemble. C’est drôle (j’avoue tout : j’ai ri aux blagues de bibliothécaire), très divertissant, c’était tout à fait ce dont j’avais besoin, mais le concept est tellement plein de potentiel qu’on aurait sans doute aimé le voir poussé plus avant. Histoire de faire une petite analogie pop-culture, c’est un peu comme regarder la première ou deuxième saison de Buffy the vampire slayer : c’est créatif, ludique, il y a de bonnes idées et du potentiel, mais la série se cantonne encore un peu à décliner ses thèmes sans leur donner toute la résonance qu’ils auront ensuite. Soyons pleins d’espoir : l’auteur nous cite à plusieurs reprises Firefly, du même Joss Whedon. Et comme lui, il a le choix après ce premier tome un peu fou : décliner univers et personnage sans trop s’aventurer, en maintenant quelques allusions où ça marche bien, ou exploiter possibilités et même failles et manques d’un univers fictionnel délirant. Je jetterai sans doute un œil au tome suivant, afin de voir où cela nous mène. A voir s’il y a assez de matière pour justifier d’une nouvelle chronique !

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