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Une histoire des loups d’Emily Fridlund

Image : ChristelCC0 Creative Commons

C’est cuit : je n’ai pas tenu ma résolution et je ne vous parlerai pas de six romans de la rentrée littéraire comme prévu. Mais bon. Le minimum serait tout de même de chroniquer ceux que j’ai lus.

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J’ai fini Une histoire des loups d’Emily Fridlund aux premiers jours de la rentrée littéraire. Attendre autant pour parler d’un livre, c’est prendre un risque. Cela permet parfois d’y voir plus clair et de livrer le point de vue synthétique qu’on rêverait d’avoir à chaque fin de lecture. Mais cela peut desservir un livre dont la saveur ne tient pas au bout de quelques mois. J’ai bien peur qu’Une histoire des loups soit de ceux-là. Parlons de mémoire : une héroïne dont j’ai oublié le nom vit dans un coin bien perdu de l’Amérique, genre Minnesota. Elle passe des heures à sillonner les cours d’eau qui entourent la maison de ses parents, maison qui, dans les années 1970, abritait une communauté hippie dont les membres se sont dispersés d’un coup, sans donner de nouvelles. Sans bouger de chez elle, notre héroïne expérimente donc une sorte d’abandon, voire de déracinement – au point de dire qu’elle ignore si les deux qui sont restés sont réellement ses parents. Lorsqu’une nouvelle famille s’installe dans le chalet voisin, Madeline (j’ai vérifié son nom depuis ces quelques lignes) parvient à gagner leur confiance et devient la baby-sitter de leur petit garçon, Paul, âgé de quatre ans.

Or, Paul ne respire pas vraiment la normalité. Le couple de parents, Léo et Patra, non plus. Tout le sel du livre repose sur le fait que la narratrice nous fait deviner que quelque chose de très grave est en train de se passer. En tant que lecteur, on se met à tourner les pages le plus vite possible, pour dérouler le faisceau d’indices qui auraient dû mettre la puce à l’oreille à la jeune fille.

Le procédé est classique et peut être efficace. Un grand roman de notre rentrée 2016, américain lui aussi, s’y était essayé : il s’agissait de The Girls, d’Emma Cline. Les retours au présent de la narratrice constituaient autant de respirations nécessaires dans une atmosphère étouffante, où la violence se devinait à travers la perception d’une adolescente, sans que celle-ci ait pris toute la mesure de ce qu’elle vivait. Dans Une histoire des loups, l’effet semble plus appuyé et moins naturel.

Pourtant, je mentirais si je disais que la révélation m’a laissée de marbre. [Attention, le paragraphe qui suit révèle le moment-clé de l’intrigue. Merci de passer au paragraphe suivant si vous souhaitez conserver la surprise.] Le petit Paul souffre de diabète et les parents, scientologues convaincus, ne le soignent pas, convaincus que le médecin s’est trompé et que le petit s’est soigné tout seul. S’il est un écueil qu’évite Emily Fridlund, c’est au moins de parler de la maladie sans la connaître : loin des clichés habituels, l’auteur montre bien que c’est à une mort lente et difficile – pâteuse, oserais-je dire – qu’ils condamnent le gamin. On ne nous épargne alors rien des étapes de son agonie, le tout enrobé du discours plein de déni des parents. Dérangeant et douloureux. Dire que le livre ne m’a pas secouée serait tout aussi faux. Le roman présente une situation volontairement choquante et extrême, mais là-dessous se profile peut-être un rapport à la maladie plus fréquent qu’on ne le croit, à base de c’est dans ta tête et tu iras mieux si tu y crois très fort. Le genre de conseils aussi inutiles que plein de volonté qu’on te donne lorsqu’on ne sait pas quoi faire face à l’inéluctabilité de la vie.

Pourtant, quelque chose me manque dans ce roman des grands espaces. La clé est sans doute dans sa construction. Le titre est tiré de l’épisode introductif du roman, où Madeline prépare un exposé sur les loups sur les encouragements d’un professeur, avant d’apprendre que celui-ci a peut-être eu une aventure avec une élève. A la fin du livre, elle  revient à sa relation avec cette camarade, dans une boucle que j’ai trouvée trop artificielle : le rapport avec la famille idéale d’un côté et le souvenir tronqué de la communauté perdue de l’autre, n’est pas construit assez en profondeur, et le roman, pourtant plein de force, perd de sa puissance à cause de ses fondations bancales. A considérer cependant, si vous êtes adeptes de nature writing ou si les mécanismes d’aveuglement volontaire vous fascinent.

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