1% Rentrée littéraire 2017·Challenges de lectures·Lectures

L’art de perdre d’Alice Zeniter

J’avais L’art de perdre dans ma bibliothèque depuis un moment. Avant qu’il ne soit nominé pour une tripotée de prix et avant qu’il ne remporte le Goncourt des lycéens, qui est un des prix les plus prescriptifs qui soit. Mais je ne l’avais pas même ouvert. L’année chargée que je traverse me faisait hésiter à ouvrir un volume qui fait bien ses cinq cent pages. Je l’ai finalement pris avec moi durant mon unique semaine de vacances, juste avant Noël, et je l’ai commencé. Je l’ai reposé deux jours à peine plus tard, avec beaucoup trop d’heures de sommeil en moins.

L_Art_de_perdre

C’est après avoir lu ce livre que j’ai commencé à constituer ma liste Sens Critique de livres qu’on lit d’une seule traite. J’avais deux romans de la rentrée littéraire 2017 à y mettre, et finalement peu d’autres titres — j’aurais pu artificiellement gonfler l’ensemble avec tous les Harry Potter, mais ça leur donnait dans l’ensemble une place prépondérante que je ne souhaitais pas. Je me suis rendue compte alors que je n’avais pas tant de livres à y mettre que ça.

J’adore ce sentiment de devoir avancer à tout prix dans une lecture, au mépris de mon sommeil et de toutes mes autres obligations, mais c’est quelque chose que je ressens de moins en moins. J’ai parfois l’impression d’être une vieille lectrice blasée qui sur-analyse tout, et n’arrive pas à se  faire happer. Si le livre ne tient que sur ça, en revanche, ce n’est pas forcément bon signe : j’ai d’ailleurs fait figurer La vérité sur l’affaire Harry Québert dans cette liste alors que cette lecture m’a beaucoup déçue. Où se situe L’art de perdre dans cette histoire… ? Sans doute entre les deux.

 

Trois générations, dont Naïma est le dernier maillon. La jeune femme vit à Paris, travaille dans une galerie d’art contemporain, après des années d’étude d’histoire de l’art, domaine nécessairement inutile -— «les études utiles c’est une manie de pauvre, une peur d’immigré ». Elle est la fille d’Hamid, qui a grandi dans les montagnes Kabyles avant d’arriver en France vers dix ou douze ans, est allée de camps d’accueil en camps d’accueil, jusqu’à débarquer dans une cité HLM, travailler dur à l’école pour s’en sortir et ne pas finir à l’usine comme son père. Lui-même est le fils aîné d’Ali, qui a fait fructifier la fortune familiale après avoir découvert un pressoir à olives dans l’Oued et a peu à peu perdu son statut au fil des événements de la guerre d’Algérie, jusqu’à devenir un harki. Si ce paragraphe semble contenir beaucoup de spoilers, il n’en est rien : en effet, j’ai pris l’histoire à l’envers. On commence par Ali pour finir par Naïma et tout le troisième acte suit la jeune femme dans sa quête, réelle et symbolique, pour retrouver ses origines. En gros, l’histoire familiale, on la connaît en entier dès les premières pages du livre. Ce sont les détails, les nuances qui apparaîtront ensuite à la lecture, modifiant sensiblement l’histoire officielle.

Parce que le roman déroule justement nos trois histoires et leurs liens pour mieux nous faire sentir les failles et les ratés de la transmission du récit familial. Certaines peurs, certaines représentations passent le rempart des mots, mais les nuances, les arrangements avec la conscience ne passent ni les barrières de la langue ni celles de la mémoire. D’une génération à l’autre, il est souvent presque impossible de communiquer, et il fallait pourtant que cette histoire se déroule de cette façon-là et pas d’une autre pour produire ces individus-là. C’est sans doute ce qu’il y a d’ailleurs de plus poignant dans ce roman : l’impossibilité pour les parents et enfants d’échanger sur une vie qu’ils ont parfois mené de concert sans pouvoir même poser les mêmes mots dessus.

A la fin demeurent cependant quelques regrets. L’art de perdre est un très bon roman. Il tire son titre d’un poème d’Elizabeth Bishop, reproduit au moment opportun. Et s’il est vrai qu’il colle parfaitement à la situation, au point qu’on peut y déceler plusieurs allusions à l’histoire qui vient de nous être contée, son introduction demeure assez artificielle à mes yeux. Peut-être aurais-je préféré que le roman se repose soit sur une oeuvre fictive, soit sur un contenu qu’il aurait introduit un peu plus tôt, comme une litanie ou un ensemble de mots qui serait apparu lors du parcours des personnages précédents et qu’ils auraient ignoré, parce que cela ne pouvait faire écho qu’à la trajectoire de la dernière fille, celle qui a perdu tout lien avec le pays d’origine. Il y aurait eu bien des moyens de rendre ça encore plus fort, encore plus solidement construit. A cela s’ajoute une narratrice un peu trop présente à mes yeux, touchante, mais dont la voix occulte un peu celle de son personnage — qui est pourtant un peu son double aussi, à certaines occasions. Cela crée un mélange des voix certainement voulu, mais qui dilue légèrement le propos.

Je recommande néanmoins de jeter un oeil à L’art de perdre qui donne un visage humain, concret à la guerre d’Algérie qu’on connaît très mal. Et qui nous fait entendre, d’un coup, les chapes de silence assourdissant dont on entoure tous notre propre histoire.

Publicités

Laisser un commentaire ?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s