Lectures

Le Grimoire du faune, recueil collectif, n°2 : Crépuscule

Image : In the Gloaming de John Atkinson Grimshaw.

J’avais participé au premier appel à textes du Grimoire du faune, sur le thème Résurrection. Si je n’ai pas envoyé de texte sur le thème Crépuscule faute de temps, j’attendais néanmoins la sortie du nouveau recueil avec impatience, afin de découvrir un peu plus en profondeur l’univers des éditions du faune. Ayant eu la chance de le recevoir en avant-première, je me propose de vous en dire quelques mots.

C’était l’heure où l’essaim des rêves malfaisants
Tord sur leurs oreillers les bruns adolescents ;
Où, comme un œil sanglant qui palpite et qui bouge,
La lampe sur le jour fait une tache rouge ;
Où l’âme, sous le poids du corps revêche et lourd,
Imite les combats de la lampe et du jour.
Comme un visage en pleurs que les brises essuient,
L’air est plein du frisson des choses qui s’enfuient,
Et l’homme est las d’écrire et la femme d’aimer.

Charles Baudelaire, Le crépuscule du matin, extrait.

L’ordonnatrice du recueil a sélectionné 14 poèmes et nouvelles sur 45 reçus et s’il est une première chose à dire, au sortir de ma lecture, c’est que le recueil est très bien construit. L’ordre des textes contribue à les mettre en valeur. Ce n’est pas qu’une question de longueur, avec une alternance de textes longs et courts, mais de rythmes de phrase et de styles. La plupart des textes présents dans Crépuscule sont très écrits, et il était primordial pour les rendre lisibles de les alterner avec des styles plus oraux, plus relâchés d’apparence, afin de laisser le lecteur respirer. En ce sens, l’exercice est parfaitement réussi.

Plusieurs visions du thème s’entrechoquent. Crépuscule du matin et du soir, entrelacés, font s’attarder le lecteur à des instants-seuils, où tout peut basculer. A la faveur de la nuit, on sombrera parfois dans le merveilleux, à l’image du petit peuple qui se découvre à l’orée d’un sous-bois chez Sylvain Lambert, à moins de plonger carrément dans la mythologie, avec la fascinante Hécate que nous décrit Céline Maltère (un texte qui résonne encore longtemps après sa lecture). C’est aussi le cycle infini de Minuit, entourée de sa myriade de dryades et qui, chaque matin, embrasse l’aube d’été. Ces rencontres, ces instants de la vie surnaturelle entrevue ne surviennent que parce qu’au crépuscule, les frontières entre le réel et l’imaginaire deviennent poreuses, et à la faveur du soleil couchant, le manoir de Mélodie Ambiehl, nous embarque dans une errance hallucinée. Si je suis sortie du texte sans en comprendre tous les détails, j’ai ressenti ce vertige des nuits sans sommeil où tout devient possible.

Si l’on consent une lecture tour à tour plus réaliste et plus symbolique, le crépuscule devient aussi un moment de transition. A ce titre, le passage entre la vie et la mort semble être un thème obligé qui revient dans plusieurs nouvelles. Entre chien et loup, entre jour et nuit, le crépuscule est le moment du transfert des rêves mais aussi des âmes. Relié à l’automne, c’est parfois un moment de déclin, voire une apogée lumineuse avant la chute, comme dans Un infortuné accident de Jessica Lefèvre ; ce sont aussi les derniers instants de l’éphémère décrits par A. R. Morency ou la noyade esthétisée de Morgause. Au programme, vous trouverez aussi une mystérieuse bacchanale et une glaçante relecture de L’Angélus de Millet (mention spéciale pour ce texte de Pascale Francinet).

Peut-être pourrait-on être surpris par le tour finalement un peu mystio-mythique de l’ensemble, mais cela me semble dans la ligne éditoriale des éditions du Faune et les textes sont écrits dans des styles assez différents pour que le recueil n’en pâtisse pas. J’aurais peut-être apprécié un texte un peu plus brut pour terminer de rééquilibrer l’ensemble, ou alors que Crépuscule de Féébrile, soit simplement plus long (troisième coup de cœur, mais j’aurais tellement voulu en avoir plus !) parce qu’il remplissait très bien cet office. Bref, j’ai passé un très agréable moment de lecture.

Detail-lit-aube-et-crepuscule---Emile-Galle
Émile Gallé, Aube et crépuscule, détail.

S’il fallait retirer une chose, ce serait peut-être les justifications que certains auteurs se sont peut-être sentis obligés de rajouter. L’avertissement sur le temps des verbes pour Dans le manoir de la marquise ou les définitions rajoutés à la fin de La Prière de l’ange (l’explication de fin, en revanche, est nécessaire, même si elle mériterait à mon sens d’être un peu raccourcie) me dérangent et pour une raison simple : les textes se suffisent à eux-mêmes, et sont assez solides pour défendre leur vision face au lecteur. J’assistais dernièrement à une conférence sur l’écriture, et l’intervenant disait quelque chose de très juste : qu’il y a souvent dans les textes beaucoup d’explications inutiles, et qu’il fallait laisser au lecteur son rôle de déchiffreur de signes. Vous prenez certes le risque de tomber sur des gens qui ne comprendront pas tout, mais vous évitez celui de trop insister sur ce qui a été très bien transmis par ailleurs.

Pour terminer, j’aime à penser que des initiatives comme celle des éditions du Faune représentent un nouvel espace de création et de diffusion de la littérature, à l’image des petites revues que les jeunes écrivains ont créé à la toute fin du XIXe siècle car il n’y avait plus assez de place pour eux dans le champ littéraire traditionnel, plein de grandes revues et de monstres éditoriaux. En feuilletant Le Grimoire du faune, j’ai eu l’impression de recevoir une de ces revues transposée au XXIe siècle. Et si certains la trouveront peut-être trop directement transposée, avec son tour à l’ancienne, ce n’est assurément pas moi que cela va gêner !

Une publication à suivre, et pour laquelle je reproposerai des textes avec plaisir si j’en ai l’occasion.

Voici le soir charmant, ami du criminel ;
Il vient comme un complice, à pas de loup ; le ciel
Se ferme lentement comme une grande alcôve,
Et l’homme impatient se change en bête fauve.

Charles Baudelaire, Le crépuscule du soir, extrait.

Pour en savoir plus :

Le site Faunerie

Les éditions du faune sur Facebook / Twitter

Pour soutenir les éditions du Faune et recevoir le recueil Crépuscule en avant-première

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4 commentaires sur “Le Grimoire du faune, recueil collectif, n°2 : Crépuscule

  1. Merci pour votre lecture attentive et élogieuse de ce recueil de textes. Pour ma part, j’accepte à la fois le compliment et la critique. Concernant la définition de l’angélus, elle était plus à mon attention qu’à celle de mes lecteurs, je l’avoue, car j’étais bien incapable de définir le mot aussi précisément : si je savais qu’il s’agissait du son d’une cloche, et également d’une prière qui concernait plusieurs moments de la journée, en revanche je ne savais pas qu’elle contenait une oraison, et que le 3ème moment de l’angélus était le crépuscule, ce qui m’a fortement influencée pour mon écrit… (Euréka!)

    Aimé par 1 personne

    1. Après, avoir le cheminement de l’auteur qui a mené à l’idée, c’est intéressant aussi ! Mais le texte est tellement fort en émotion que je n’ai peut-être pas su recevoir ces informations en même temps. 😉

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