Challenge 14-18 2017·Challenges de lectures·Lectures

Les Forêts de Ravel de Michel Bernard

couverture ravel

Lorsqu’on lit beaucoup, a fortiori avec une posture analytique, il est difficile de ne pas finir un peu désabusé. Je n’aime pas ce sentiment lorsqu’il me vient, parce que j’ai l’impression de ne plus réussir à voir ce qui fait le sel d’un roman par rapport à un autre. Les Forêts de Ravel, par exemple, n’a pas vraiment de défaut majeur. C’est bien écrit, il y a de très belles pages, mais j’ai dû me forcer un peu pour le terminer et je n’en garde pas un souvenir impérissable.

Lorsque la première Guerre Mondiale éclate, le musicien Maurice Ravel a quarante-et-un ans. Réformé lors du service militaire pour une constitution trop fragile, il tente par tous les moyens de s’engager et finit conducteur de camions puis ambulancier près de Verdun. La suite du roman raconte l’installation de l’artiste à Montfort-l’Amaury et les échos de la guerre dans une vie rangée, au service de la musique.

Peut-être suis-je trop aventureuse avec les romans biographiques. Je vais régulièrement vers eux, et pourtant, c’est très rare que j’aime vraiment ça. L’autofiction m’inspire une relative méfiance (que je surpasse quand c’est du Annie Ernaux), et l’exofiction aussi. Et pourtant, j’y retourne. J’aime bien ronchonner, peut-être. Ou je rêve d’être surprise, comme je l’avais été avec Phrères de Claire Barré, peut-être…

A ce niveau, Les Forêts de Maurice Ravel ne m’a pas tout à fait convaincue. De fait, la posture du narrateur par rapport au protagoniste est difficile à cerner. Enfermé dans une neutralité relative, se laissant aller à penser par l’intermédiaire du musicien en discours indirect libre lorsque cela se peut, le narrateur peine à trouver son ton, et je n’ai jamais bien su dans quel régime de vérité se plaçait l’œuvre. Ceux qui me lisent depuis longtemps savent que c’est un truc important pour moi. Que j’ai beaucoup râlé sur Titus n’aimait pas Bérénice à cause de la réinterprétation de Racine non assumée et adoré Deux amantes au caméléon, qui prend des événements historiques pour renommer finalement les personnages et remplir les trous de l’histoire sans prendre de risque. Le processus de modification des noms et référents permettait une plus grande liberté, tout en ouvrant vers le personnage réel, que le roman a pour but de faire découvrir. Ici, en tant qu’historienne de la littérature, je ne savais jamais sur quel pied danser – ce qui est plutôt gênant devant un roman musical.

En revanche, le roman remplit totalement un autre critère de jugement que j’ai avec ce genre de livre : je louais déjà Phrères pour avoir donné autant de citations des écrivains mis en scène, assortis de mentions d’éditions et de page pour les retrouver. Le volontarisme n’est ici pas si fort, mais les meilleurs moments de ma lecture ont été clairement ceux où j’ai lancé, au fil des pages, les morceaux mentionnés pour accompagner ma lecture. Ça a été l’occasion de découvrir un autre Ravel, moins connu

Mais ce qu’il me reste surtout de cette lecture, une semaine après et sans le livre sous les yeux, ce sont les lieux décrits. Michel Bernard les connaît et nous fait ressentir très directement l’impact plus ou moins visible de la guerre sur eux. Le transi de Bar-le-Duc, les forêts infinies où les soldats attendent et où a disparu, aux premiers jours du conflit, l’écrivain Alain-Fournier, les campagnes hallucinées aux sols qui s’entrouvrent au rythme des obus et les lignes de camions sur des routes tracées à la va-vite, dans une folle échappée vers le front… C’est toute une beauté et une musique de l’horreur, perçue d’après un personnage condamné à errer de lieu en lieu et pourtant toujours aux marges de la guerre. Ces pages-là sont saisissantes, avec leur écho dans la vie du personnage. A ce titre, l’expérience aurait pu être celle de Ravel comme de celle de n’importe quel autre. N’eût été la découverte musicale, je crois que j’aurais préféré que ce soit un autre.

Les connaissances ornithologiques de Ravel émerveillaient ses compagnons. Feignant la modestie, alors qu’il en était plus fier que de sa science musicale, il invitait à en remercier la guerre et la vie dans les bois où elle l’avait jeté. Il leur raconta que l’une des choses qui l’avaient le plus impressionné sur le front, c’est que, tant qu’il restait quelques arbres debout, les oiseaux y continuaient de chanter, même sous les bombardements les plus intenses.

Une lecture en demi-teinte, donc. Les répercussions de ces années de guerre sur la société en général, la vie personnelle en particulier, étant un thème qui m’est cher, j’y reviendrai sans doute via une autre chronique. Dans tous les cas, j’ouvre avec joie les participations pour le Challenge 14-18 de VivreLivre.

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2 commentaires sur “Les Forêts de Ravel de Michel Bernard

    1. Après, je pense que c’est un bon livre mais qu’au vu de mes obsessions personnelles, ça ne pouvait pas forcément passer. Je suis présentement sur une deuxième lecture qui me botte plus – même si j’avance lentement, rédaction de thèse oblige !
      Heureuse de découvrir les premiers billets sur le thème, en tout cas ! 😀

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