Challenge Classique 2017·Lectures

Marcovaldo ou les saisons en ville d’Italo Calvino

Source de l’image d’en-tête : Chaplin, La Ruée vers l’or, photographie promotionnelle, 1925

9782211087100FS (1)

 

C’est en cinquième que le professeur de français nous a fait lire Marcovaldo ou les saisons en ville. C’était dans la collection de L’école des loisirs, et je me souviens avoir regardé avec méfiance le livre distribué, avec sa couverture blanc cassé et ses maisonnettes rouges. Je me souvenais d’un livre avec la même couverture pâle ramenée par une camarade, en CM2. Effet de mode ou émulation, la première de la classe et moi-même nous étions mis en tête de lire Notre-Dame de Paris. J’ai ramené mon livre à moi, une édition Pocket qui me semblait un pavé infini et elle avait ramené son édition L’école des loisirs. La différence d’épaisseur des deux bouquins nous a mis la puce à l’oreille. Nous avons vérifié. La couverture indiquait, explicitement, Classiques abrégés. Pourtant, j’avais l’impression qu’on avait essayé de nous tromper. En vérité, il ne m’était jamais venu à l’esprit de vérifier ces choses-là. Je n’étais pas armée comme maintenant pour décrypter les signes multiples laissés par les éditeurs et je devrais apprendre à faire la part du texte, du paratexte et du contexte (bref, de tous les trucs avec « texte » dedans) bien plus tard. Je me souviens avoir eu même un peu peur : cela voulait-il dire qu’il fallait s’assurer, à chaque fois, qu’on lisait bien un texte original, originel presque, pas modifié pour les enfants ? Je crus me souvenir avoir lu, en toute naïveté, un ou deux livres de cette collection — des Alphonse Daudet, si vous voulez tout savoir — et j’ai décrété que cette lecture ne valait plus rien et qu’il fallait à tout prix l’oublier, car le risque était trop grand d’en garder un souvenir falsifié.

En fait, j’avais beau dire, en cinquième, je n’étais toujours pas très bien armée pour comprendre les subtilités d’éditions. Je ne devais déjà pas bien distinguer la nuances entre éditeur et collection : j’aurais remarqué sinon que Marcovaldo n’y était pas un classique, et qu’il n’était probablement pas abrégé. Mais je n’avais pas bien analysé cela, et je me trouvais juste là, méfiante, devant un livre estampillé jeunesse : du haut de mes onze ou douze ans, j’avais décrété, dans ma tête, qu’on avait passé l’âge de lire des livres pour enfant. On était au collège, on était des grands !

Poursuivre la lecture de « Marcovaldo ou les saisons en ville d’Italo Calvino »

Challenge Classique 2017·Lectures

Seul dans Berlin (Jeder stirbt für sich allein) de Hans Fallada (1947)

Image d’en-tête : Falada par Erich Ferdinand

Hans Fallada, Rudolf Ditzen de son vrai nom, est un singulier personnage. La première fois que j’ai entendu parler de lui, ça a été l’année dernière, à l’occasion de la sortie du film de Vincent Perez, Alone in Berlin, que je n’ai pas vu. Cependant, Arte en a profité pour diffuser un documentaire biographique, Hans Fallada ou l’exil intérieur qui, s’il s’est attiré les foudres de Télérama, m’aura tout de même donné envie d’en savoir plus. J’ai laissé quelques mois passé et un jour, je suis revenue de librairie avec mon exemplaire de Seul dans Berlin.

51z0wTIfpgL._SX301_BO1,204,203,200_

L’ouvrage aussi a une histoire particulière. Il s’agit d’une commande de Johannes R. Becher, futur Ministre de la Culture de la RDA, qui a fourni à Fallada le dossier de la Gestapo d’Otto et Elise Hampel. Ces deux berlinois apparemment sans histoire ont commencé, suite à la mort du frère d’Elise,  à disséminer dans les cages d’escalier des messages anti-régime. Ils sont arrêtés deux ans et près de 200 messages plus tard, pour être exécutés à la prison de Plötzensee, le 8 avril 1943 . Leur histoire romancée est reprise dans Seul dans Berlin : Otto et Anna Quangel perdent non pas un frère, mais un fils, et se mettent à semer des cartes postales pour avertir leur prochain des grands mensonges du nazisme. Le résumé, s’il s’arrêtait là, serait pourtant trop partiel car autour des deux protagonistes gravitent toute une galerie  de personnages qui ont pour point commun de s’être croisés et entrecroisés dans le petit immeuble de rapport où l’histoire commence. De chapitre en chapitre, nous suivrons donc, entre autres : Trudel, l’ancienne fiancée du fils des Quanquel ; la factrice Eva Kluge et ses prises de conscience sur le Parti ; son bon à rien de mari et ses démêlés avec la Gestapo ; le commissaire Escherich chargé de retrouver l’oiseau de malheur qui sème ces messages anonymes ; Barkhausen, qui vit à l’entresol et est un peu voyou sur les bords ; les Persicke et leurs enfants au Parti de plus en plus intouchables, etc. Parmi eux, on trouve bien sûr des salauds et des lâches, mais on rencontre surtout beaucoup de gens trop normaux pour être honnêtes ; des traits d’humanité, dans le bon comme dans le mauvais sens, répartis un peu partout et livrant un portrait en demi-teinte de la population berlinoise sous le IIIe Reich. Le livre paraît en 1947 dans une version censurée : l’idée était de proposer un livre exemplaire, glorifiant la résistance allemande. Or, le fait qu’Anna soit engagée à la NS-Frauenschaft, organisation féminine nazi ou qu’Eva Kluge ait eu une place au Parti, cela rendait les personnages plus ambigus qu’il ne fallait. La version d’après manuscrit a été finalement rétablie en 2011 en Allemagne et une nouvelle traduction française sort l’année suivante chez Plon.

Bien sûr, le roman pose la grande question qui va secouer une bonne part de la littérature allemande d’après-guerre : comment la population a-t-elle pu laisser faire ? Les facteurs d’explication sont nombreux. Un peu trop d’orgueil, des instincts de domination mal dégrossis, l’espoir de monter dans la hiérarchie au détriment de son voisin d’à côté en font partie, mais aussi la peur, l’aveuglement volontaire ou encore l’illusion que le régime est juste puisqu’il ne menace que les autres, et que les autres ont sûrement quelque chose à se reprocher.

Poursuivre la lecture de « Seul dans Berlin (Jeder stirbt für sich allein) de Hans Fallada (1947) »

Challenge Classique 2017·Lectures

Melmoth réconcilié d’Honoré de Balzac (1835)

A combien le diable est-il coté en bourse ? Melmoth réconcilié est une longue nouvelle d’Honoré de Balzac que j’ai dénichée en livre audio à la médiathèque. On y découvre l’histoire du caissier du baron de Nucingen appelé Castanier. Ancien soldat revenu à la vie civile, il se ruine pour sa jeune maîtresse Aquilina. Acculé au pied du mur, il prépare un faux pour détourner une importante somme d’argent lorsque surgit dans son quotidien mal rodé un sombre personnage, anglais forcément, du nom de Melmoth. Celui-ci propose à Castanier de lui transmettre le pacte diabolique qu’il a contracté des années auparavant, et qui lui donne tous les pouvoirs possibles et imaginables en échange de son âme…

Le personnage de Castanier autour duquel tourne la nouvelle n’est pas réellement sympathique et s’il nous ressemble, c’est dans ce que nous avons de méprisable. Il n’en reste pas moins terriblement humain. Les petits ajustements qu’il fait avec sa conscience, dans sa relation avec Aquilina, en sont un bon exemple :

Au moment de se jeter dans le gouffre de la prostitution parisienne, à l’âge de seize ans, belle et pure comme une Madone, celle-ci rencontra Castanier. Trop mal léché pour avoir des succès dans le monde, fatigué d’aller tous les soirs le long des boulevards à la chasse d’une bonne fortune payée, le vieux dragon désirait depuis longtemps mettre un certain ordre dans l’irrégularité de ses mœurs. Saisi par la beauté de cette pauvre enfant, que le hasard lui mettait entre les bras, il résolut de la sauver du vice à son profit, par une pensée autant égoïste que bienfaisante, comme le sont quelques pensées des hommes les meilleurs. Le naturel est souvent bon, l’Etat social y mêle son mauvais, de là proviennent certaines intentions mixtes pour lesquelles le juge doit se montrer indulgent. Castanier avait précisément assez d’esprit pour être rusé quand ses intérêts étaient en jeu. Donc, il voulut être philanthrope à coup sûr, et fit d’abord de cette fille sa maîtresse.

Poursuivre la lecture de « Melmoth réconcilié d’Honoré de Balzac (1835) »

1% Rentrée littéraire 2016·Défi premier roman·Lectures

[1% Rentrée littéraire] Petit pays de Gaël Faye

9782246857334-001-x_0

Si je ne m’étais pas engagée à lire (ça, ça va !) et à chroniquer (ça c’est une autre histoire) six titres de la rentrée littéraire 2016, sans doute n’aurais-je rien écrit sur Petit pays de Gaël Faye. Le problème est le même que pour le roman de Leïla Slimani : que pourrais-je dire que tout le monde n’ait pas déjà dit ? Est-ce qu’ajouter ma voix au concert de louanges qu’il a récolté apporterait quelque chose, sinon à banaliser peut-être un peu plus l’impression qu’il a laissée ? Petit Pays, premier roman du musicien Gaël Faye, raconte l’histoire de Gaby, un gamin d’une dizaine d’années, fils d’une Rwandaise et d’un français, qui a grandi au Burundi. Le problème, c’est que nous sommes en 1992, que commence au Rwanda le massacre des Tutsis et qu’un coup d’Etat se prépare au Burundi. Le quotidien de Gaby et des ses copains de l’impasse se trouve alors, étape par étape, rattrapé par le monde des adultes.

Dans la droite lignée d’Ahmadou Kourouma – l’amour des parents de Gaby s’est d’ailleurs noué, dans le texte, sous le soleil des indépendances, titre du premier livre de l’écrivain ivoirien – Gaël Faye s’interroge sur les identités française et africaines (au pluriel). C’est l’histoire personnelle et familiale du personne qui sert de révélateur et le point de vue enfantin permet d’appréhender l’Histoire, si terrible soit-elle, par le petit bout de la lorgnette. Le procédé est un peu le même que dans The Girls d’Emma Cline, précédemment chroniqué, où les agissements d’une secte inspirée de celle de Charles Manson sont décrits du point de vue d’une adolescente qui ne les fréquente encore que de loin en loin. La naïveté du narrateur, ses aveuglements volontaires permettent à la fois de rendre moins crus les moments de violence mais aussi, paradoxalement, d’en souligner la dureté. A travers les lettres que le jeune Gaby envoie à une correspondante française, l’auteur raille en outre l’image stéréotypée de l’Afrique véhiculée aux français, les rendant involontairement condescendants et paternalistes sous leurs bonnes intentions.

Je pensais être exilé de mon pays. En revenant sur les traces de mon passé, j’ai compris que je l’étais de mon enfance. Ce qui me paraît bien plus cruel encore.

Poursuivre la lecture de « [1% Rentrée littéraire] Petit pays de Gaël Faye »

Challenge Classique 2017·Challenges de lectures

Challenge classique 2017

Je l’avais annoncé dans mon bilan, mais c’est chose faite : le challenge classique reprend du service. Initié par Stephie et organisé depuis l’année dernière par le Professeur Platypus, ce challenge nous invite à lire un classique par mois durant toute l’année. Une chance pour moi : la définition retenue pour classique est très large et permet (presque) toutes les fantaisies. J’espère cette année varier les plaisirs, entre références incontournables et titres sortis d’on ne sait où.

challenge-ophelia-1

Récapitulatif des lectures classiques de 2017

Janvier : [Les Introuvables] Artificielle d’Eugène Morel (1895)

Février :  Honoré de Balzac, Melmoth réconcilié (1835)

Mars : Seul dans Berlin (Jeder stirbt für sich allein) de Hans Fallada (1947)

Avril : Marcovaldo ou les saisons en ville d’Italo Calvino (1966)