Challenge Classique 2017·Challenges de lectures·Lectures·Les Introuvables

[Les Introuvables] Artificielle par Eugène Morel (1895)

 

 L’école parfois s’est trompée, la bibliothèque répare. (Eugène Morel, La Librairie publique)

Qu’on se le dise, cet Introuvable était au départ un choix par dépit. Lorsque j’ai entendu parler d’Eugène Morel dans mes livres de révision et que je me suis rendue compte qu’en plus d’être bibliothécaire, il était écrivain, j’ai regardé ses titres de roman. Il y en a un qui a attiré mon attention : L’Ignorance acquise, son premier, paru en 1885. Je trouve ce titre beau et intriguant, et je me demande bien ce qu’il peut désigner. Ne l’ayant pas trouvé pour le moment et n’ayant pas très envie de le lire sur microfiche à la Bibliothèque nationale de France (chacun ses faiblesses), je me suis rabattue sur deux titres, qui présentaient tout de même une petite particularité d’exemplaire et provenaient de la même bibliothèque : Artificielle (1895) et Les Morfondus (1898). Les Morfondus me faisant davantage envie, j’ai décidé de commencer la lecture… par l’autre. Et il se trouve que, finalement, j’ai plein de choses à dire. L’occasion de vous présenter une chronique des Introuvables pour ce début d’année.

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Artificielle, roman de 1895

Artificielle, publié chez Ollenforff, est un roman de trois-cent pages sur le mariage entre M. Galtier, employé de bureau de n’importe quel Ministère et sa petite femme Yvonne qui s’ennuie et multiplie les distractions. Puisant dans le roman de mœurs et le roman psychologique, Artificielle est un livre qui joue volontiers avec les codes de ses genres de référence. On sait qu’Eugène Morel fréquentait les milieux naturalistes, mais que reste-t-il de ce mouvement en 1895 ? La grande saga des Rougon-Macquart se termine en 1893, Maupassant est mort et Huysmans a poussé les principes du naturalisme à leur comble il y a un peu plus de dix ans, créant dans son sillage le décadentisme. Bon. Dans ce contexte, il ne reste plus qu’à faire plus ou moins comme lui : pousser les logiques de représentation du naturalisme jusqu’à ce qu’elles craquent, prendre n’importe quelle histoire du genre, en styliser le déroulement et les personnages, et l’expliciter un peu au lecteur si possible.

C’est là qu’Artificielle entre en scène. Cela commence comme beaucoup de romans célibataires de l’époque, en multipliant les clins d’œil au lecteur et les réflexions auto-référentielles. Par exemple, dès l’abord, l’auteur refuse de nous décrire son personnage masculin. Le XIXe siècle est le grand siècle de la description, qu’elle serve à exprimer le point de vue du narrateur ou à poser un contexte social nécessaire au propos. Mais Eugène Morel, quant à lui, ne s’en embarrasse point. Son explication :

Grâce aux effort de la génération précédente, la psychologie est très avancée. Nous n’avons plus, à proprement parler, à faire de « portraits » ; ce soin est laissé aux dessinateurs qui en chargent les photographes. Au physique, d’ailleurs, la notation nouvelle, synthétique et simplificatrice abrègera sensiblement ; il n’y a qu’à se référer aux tables du Dr Kruth. M. Galtier est un L g x2 X 4 – F ft.

Au moral, c’est, de tout point, l’homme que le physique annonce : un SL mélange de Y d’après la théorie de Gary de Lacroze.

604_001.jpgAprès avoir exposé toutes mes excuses aux matheux qui pourraient me lire pour avoir osé souligner ce qui apparaît, dans le texte original, en identifiants, j’avouerais que je n’ai pas pu retrouver de tables de Dr Kruth développant des types physiques. En revanche, les types moraux par Emile Gary de Lacroze sont exposés dans son ouvrage Les Hommes, leurs formes et leurs natures, et leurs amours, qui nous permet de voir que la typologie psychologique ne s’arrête pas à Jung, d’une part, et que répartir les hommes en codes-couleur ou en chiffres ne date pas d’hier, d’autre part. Soucieuse de voir à quoi ressemblerait une typologie humaine dessinée par un disciple du Sâr Péladan, j’ai commandé ledit ouvrage. Qui sait, peut-être fera-t-il l’objet d’une prochaine chronique ? Toujours est-il que Morel finit par consentir à nous décrire un type de personnage qui aurait échappé à tous les grands écrivains psychologues : celui de l’homme normal.

L’homme en question a, en effet, échappé aux recherches de MM. de Goncourt, Stendhal, Bourget et Rosny. Quelques anciens auteurs, dits moralistes, l’avaient probablement rencontré mais, outre que l’espèce en a pu varier, les moralistes n’étaient pas des psychologues et leurs méthodes ne leur a pas permis de les décrire de telle sorte que nous les puissions reconnaître.

La méthode, tout est là. Donc : 

Signalement : Front moyen, plutôt bas, menton quelconque, bouche moyenne, yeux moyens, nez entre les deux, cheveux châtains, etc. Au moral : intelligence bornée, etc. Signe particulier : ordinaire. Opinion : modérée.

Mais ce faisant, Morel oublie un prédécesseur qui s’est fait une spécialité de représenter la médiocrité bourgeoise : Gustave Flaubert. Or, on se rend bien vite compte que son personnage est une sorte de nouveau Charles Bovary  : médiocre, peu volontaire, il se fait bientôt mener par le bout du nez par sa femme, Yvonne, qui se révèle la véritable héroïne de l’histoire. Or si l’auteur s’amuse avec l’impossibilité de caractériser le personnage de M. Galtier, il s’en donne à cœur joie avec Yvonne, dont les moindres faits et gestes sont analysés, voire généralisés à un type : celui de la parisienne qui valse, butine, trottine ; bref d’une dilettante femelle qui cherche l’agitation perpétuelle, afin d’éviter de se retrouver face à elle-même. 

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Challenge Clasique 2016·Challenges de lectures·Lectures·Les Introuvables

[Les Introuvables] L’Hôtel du Nord d’Eugène Dabit, et Le Livre de demain

Il y a Hôtel du Nord et L’Hôtel du Nord. Le premier, c’est le célèbre film de Marcel Carné, dont le couple de jeunes premiers, gentiment geignards, est éclipsé par Arletty et Louis Jouvet. Le second, L’Hôtel du Nord, avec un article, c’est le roman d’Eugène Dabit, qui fut publié en 1929 et qui fut en partie éclipsé par son adaptation. Or, après avoir revu le film il y a peu, je me suis dit qu’il serait intéressant de découvrir l’œuvre originale. J’ai écumé les sites de livres d’occasion et, par intuition, j’ai choisi d’éviter les nombreux livres de poche (édition Folio essentiellement) qui se présentaient, et qui portaient en couverture les visages d’Arletty et de Jouvet. Je me suis plutôt rabattue sur une édition plus ancienne, de peu de valeur. Grand bien m’en fasse ! Cela me donne l’occasion de vous présenter enfin ma cinquième chronique des Introuvables, en ce début du mois de septembre.

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Le Paris populaire pour toile de fond

Né en 1898, Eugène Dabit est fils d’ouvriers. Apprenti serrurier, son apprentissage est interrompu par la guerre car il doit subvenir aux besoins de sa mère avant d’être incorporé à son tour en 1916, dans l’artillerie lourde. Après la démobilisation, il reprend des études d’art et de peinture et lance avec succès une entreprise de peinture sur soie. C’est grâce aux fonds récoltés ainsi qu’à des prêts accordés par la famille que les parents d’Eugène Dabit deviennent propriétaires en 1923 d’un hôtel au bord du canal Saint-Martin. Situé au 102, quai de Jemmapes, dans le 10e arrondissement, à Paris, il s’agit du fameux Hôtel du Nord — c’est là que vous voyez que mon petit aparté biographique n’est pas tout à fait inutile.

Logé par ses parents à l’hôtel, Eugène Dabit occupe parfois la fonction de portier de nuit. En 1929 paraît L’Hôtel du Nord aux éditions Denoël. On y suit les Lecouvreur, de l’achat du bail de l’hôtel à sa destruction : les gérants et, plus encore qu’eux, l’hôtel lui-même, servent de fil rouge à un récit qui va de personnages en personnages, s’arrêtant sur un destin particulier, un ressenti éphémère, un incident, avant de changer de focus, de s’intéresser au voisin. Dabit enchaîne ainsi les anecdotes, qui sont autant d’occasions de multiplier les portraits du petit Paris : camionneurs, filles de la campagne fraîchement débarquées à Paris, mères célibataires, malades, ménages ouvriers ou acteurs sans le sou.. L’auteur ne cherche ni le sublime ni le romanesque : il s’applique à livrer des tranches de vie. La citation choisie de Jean Guéhenno choisie en exergue nous donne la clé de son esthétique :

Désormais notre laideur même ne se voit pas. Rien qui distingue l’un de nous, le fasse reconnaître. Rien en lui qui arrête le regard, éveille l’attention et l’amour. Nous ne sommes même pas pittoresques. Nous ne sommes ni gentils ni touchants. Chacun de nous, pris à part, ferait un mauvais héros de roman.

Jean Guéhenno

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Digressions·Le mardi sur son 31·Les Introuvables

Le mardi sur son 31 : La Chouette effraie de Christian Wasselin

Tiens, cela faisait longtemps ! Mais une fois n’est pas coutume, le timing est particulièrement bon : on est mardi, je viens de commencer un ouvrage, le début m’enthousiasme et je brûle de l’avancer et d’en parler bientôt. Bref, c’est le moment ou jamais de la jouer Mardi sur son 31 (toujours selon une idée piochée ) !

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Pour un polar multi-personnages, la page 31, ce n’est rien. Il y a peut-être encore bien des gens et bien des points de vue à découvrir. Dans le chapitre correspondant, le lecteur fait la connaissance d’un mystérieux Kozaï, amateur de gothique à l’ancienne, de gothique littéraire, qui se retrouve, sur un malentendu, à assister à un concert gothique nouveau style dans un cimetière :

Aussitôt, de derrière les tombes les plus hautes surgirent des ombres de toutes les tailles, de toutes les formes. Elles se regroupèrent dans une clairière dont elles firent une scène en quelques minutes. Elles y installèrent des microphones, des amplificateurs, des enceintes acoustiques, avec des câbles imitant des veines, des artères. Des cratères noirs se remplirent de roses rouges, des vases rouges de tulipes noires. Kozaï se rappela ce film, Laisse ma tombe ouverte, dont il avait tout oublié sauf le titre.

Ou le délire fantasmatique, bientôt soumis à une amère déception…

La Chouette effraie, roman presque noir, intrigue. Bien sûr, on ne sait pas encore bien vers où l’on va. Mais on pressent que l’auteur va s’amuser avec nous. Je me dépêche donc, de dépasser la page 31 et puis toutes les autres… afin de revenir chroniquer l’ensemble du roman. Affaire à suivre, donc !

Challenge Clasique 2016·Lectures·Les Introuvables

Les Introuvables : Solitude de J. M Dargaud (1833)

Je crois que j’aime bien vous proposer de faux Introuvables. Ça m’était déjà arrivé avec Les Cinq Nièces de l’oncle Barbe-Bleue : après avoir travaillé sur un original assez fragile, je me suis rendue compte, lors de mes recherches pour écrire l’article correspondant, qu’une numérisation existait. L’avantage, c’est que je peux ainsi vous inviter à lire le texte plus accessible que prévu. L’inconvénient, c’est que le titre de cette chronique relève de plus en plus de l’effet de style. Cependant, tout n’est pas perdu : les particularités de mon exemplaire ainsi que de la numérisation (tant qu’on y est !) permettront tout de même d’alimenter la deuxième partie de cette chronique !

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Solitude, ou toute l’esthétique romantique en moins de 300 pages.

Un nouveau promeneur solitaire et un nouveau René : influences conjuguées de Rousseau, Chateaubriand et plein d’autres.

Un recueil de « Rêveries » intitulé Solitude… ? Voilà qui rappelle pas mal les Rêveries du promeneur solitaire de Jean-Jacques Rousseau. Et, on ne peut pas dire Jean-Marie Dargaud livre ici un livre qui semble très influencé par le premier romantisme. Il n’y a pas que Rousseau, il y aussi Lamartine, Chateaubriand, et même un peu de Senancour qui se baladent dans ces pages — quand bien même les influences revendiquées seraient-elles plutôt Homère, Shakespeare et Byron.

Le court prologue vient nous éclairer un peu sur la vocation de cet ouvrage : s’attacher à la pure subjectivité de son auteur (Solitude se présente comme une épopée individuelle), et ménager une place à ses rêveries fragiles, si facilement piétinées par les rudesses du monde moderne :

Ici, ce me semble, la question littéraire s’efface. Dans ce siècle si dur, où tant d’illusions se sont évanouies, où tant d’existences ont été flétries, tant de cœurs brisés, où le terrible fléau d’Orient a fauché sans pitié autour de nous nos affections les plus tendres et nos plus douces joies, tous ont souffert, tous ont prié, tous sont préparés à entendre dire les inflexibles lois de la destinée et cette vie semée d’angoisses, d’amour et d’espérances immortelles.

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Challenge Clasique 2016·Lectures·Les Introuvables

[Les Introuvables] Leïlah Mahi, La Prêtresse sans dieu

Introduction

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Après ma lecture de Leïlah Mahi 1932 de Didier Blonde, je me suis dit que c’était un sujet de choix pour ma chronique des Introuvables. Après une longue enquête, on découvrait en effet, dans cet essai-roman-rêverie, que Leïlah Mahi avait été une femme de lettres qui avait écrit deux romans aux éditions Louis Querelle avant de disparaître soudainement durant l’été 1932. Lesdits romans, En marge du bonheur (1929) et La Prêtresse sans Dieu (1931), sont difficiles à trouver chez les bouquinistes, mais ils figurent dans le catalogue de la Bibliothèque nationale de France, sans doute grâce au dépôt légal. Ils sont même microfichés et, sauf justification particulière, c’est ainsi que les lecteurs d’aujourd’hui pourront les découvrir.

Mais quelque chose, surtout, m’avait interpellée. Les quelques lecteurs de Leïlah Mahi que j’ai pu lire sont restés très allusifs sur ses deux romans. A contrario, les visites sur ce blog suite à la recherche d’un des deux titres (surtout En marge du bonheur, j’ai l’impression) sont assez régulières. N’était-il pas alors de mon devoir d’essayer d’en parler un peu plus, et de citer quelques morceaux de l’un de ces mystérieux ouvrages ?

Manque de chance : je n’ai pas réussi à trouver En marge du bonheur -ou pas encore, soyons optimistes !). Mais j’ai déniché La Prêtresse sans dieu auprès d’un libraire spécialisé, je l’ai commandé. Et je l’ai lu.

Alors, on y va ?

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