Lectures

La Mort de Fernand Ochsé de Benoît Duteurtre

31l-CJorpRL._SX195_

 

Je suis incorrigible, que voulez-vous ? Publié dans la collection Fayard récit, La Mort de Fernand Ochsé est moins un roman qu’un essai sur une figure oublié du Paris d’avant la seconde Guerre mondiale. Intellectuel, artiste, dandy, Fernand Ochsé signe des costumes d’opérettes, s’est construit une thébaïde d’artiste en plein Paris et, à l’occasion, compose des morceaux musicaux qui nous sont rarement parvenus. Mort après avoir déporté dans le convoi n°77, il est un symbole offert sur un plateau d’argent : la Belle Époque et sa légèreté comme martyrs de l’histoire contemporaine.

Dans les faits, je suis sans doute le public rêvé pour ce genre de livres. Je travaille dans le cadre de ma thèse sur la toute fin du XIXe siècle et son foisonnement culturel, aussi les noms égrenés dans toute la première partie me sont-ils familiers. J’avoue, j’ai été sensible au charme de faire coucou à Henri de Régnier, à Madame de Saint-Marceaux et à tout ces gens que je croise régulièrement dans l’étude de Jean de Tinan. Et puis, parlons-en, de Jean de Tinan. Je m’intéresse moi-même à un auteur oublié, à qui la critique reprochera plus tard sa frivolité. Comment ne pas me sentir concernée par tout un pan de l’histoire culturelle musicale que Benoît Duteurtre nous révèle ?

Ma lecture s’est passée en deux temps. La mort de Fernand Ochsé s’apparente un peu à la course sans fin de Dider Blonde sur la mystérieuse Leïlah Mahi ou aux tentatives de Fellini de filmer les clowns de son enfance (cette comparaison a déjà été utilisée sur ce blog, voyez comment je ne renouvèle pas mon répertoire cinématographique). L’auteur oscille entre une écriture très littéraire, qui s’invite parfois dans la psyché de personnages réels (le premier chapitre écrit du point de vue d’une femme du monde découvrant la maison enchanteresse des Ochsé en est un bon exemple) et des points sur l’avancée de ses recherches, les personnes contactées, les rares éléments d’information récoltés. Le tout agrémenté de longues citations. Peut-être pourrait-on y voir une forme de fantaisie biographique, au moins par le ton choisi, volontairement libre : à travers la vie de ce personnage disparu des mémoires, c’est à une défense et illustration de l’opérette et de la chanson française que l’auteur nous convie.

Une fois de plus, je suis plus que partante. Je suis une grande amatrice de musique de chambre fin XIXe. Je me suis passé en boucle différentes interprétations de L’Heure exquise de Reynaldo Hahn (oui) et bien que n’étant plus spécialiste, je trouve dans ce genre de morceaux un charme sans doute désuet, mais pas ridicule pour un sou. Je me suis d’ailleurs laissée porter par l’évocation de ces temps-là, que j’ai trouvée adroite et bien menée. C’est là qu’est venu le second temps de lecture…

Lire la suite « La Mort de Fernand Ochsé de Benoît Duteurtre »

Publicités
Lectures

Le Grimoire du faune, recueil collectif, n°2 : Crépuscule

Image : In the Gloaming de John Atkinson Grimshaw.

J’avais participé au premier appel à textes du Grimoire du faune, sur le thème Résurrection. Si je n’ai pas envoyé de texte sur le thème Crépuscule faute de temps, j’attendais néanmoins la sortie du nouveau recueil avec impatience, afin de découvrir un peu plus en profondeur l’univers des éditions du faune. Ayant eu la chance de le recevoir en avant-première, je me propose de vous en dire quelques mots.

C’était l’heure où l’essaim des rêves malfaisants
Tord sur leurs oreillers les bruns adolescents ;
Où, comme un œil sanglant qui palpite et qui bouge,
La lampe sur le jour fait une tache rouge ;
Où l’âme, sous le poids du corps revêche et lourd,
Imite les combats de la lampe et du jour.
Comme un visage en pleurs que les brises essuient,
L’air est plein du frisson des choses qui s’enfuient,
Et l’homme est las d’écrire et la femme d’aimer.

Charles Baudelaire, Le crépuscule du matin, extrait.

L’ordonnatrice du recueil a sélectionné 14 poèmes et nouvelles sur 45 reçus et s’il est une première chose à dire, au sortir de ma lecture, c’est que le recueil est très bien construit. L’ordre des textes contribue à les mettre en valeur. Ce n’est pas qu’une question de longueur, avec une alternance de textes longs et courts, mais de rythmes de phrase et de styles. La plupart des textes présents dans Crépuscule sont très écrits, et il était primordial pour les rendre lisibles de les alterner avec des styles plus oraux, plus relâchés d’apparence, afin de laisser le lecteur respirer. En ce sens, l’exercice est parfaitement réussi.

Lire la suite « Le Grimoire du faune, recueil collectif, n°2 : Crépuscule »

Lectures

L’art de perdre d’Alice Zeniter

J’avais L’art de perdre dans ma bibliothèque depuis un moment. Avant qu’il ne soit nominé pour une tripotée de prix et avant qu’il ne remporte le Goncourt des lycéens, qui est un des prix les plus prescriptifs qui soit. Mais je ne l’avais pas même ouvert. L’année chargée que je traverse me faisait hésiter à ouvrir un volume qui fait bien ses cinq cent pages. Je l’ai finalement pris avec moi durant mon unique semaine de vacances, juste avant Noël, et je l’ai commencé. Je l’ai reposé deux jours à peine plus tard, avec beaucoup trop d’heures de sommeil en moins.

L_Art_de_perdre

C’est après avoir lu ce livre que j’ai commencé à constituer ma liste Sens Critique de livres qu’on lit d’une seule traite. J’avais deux romans de la rentrée littéraire 2017 à y mettre, et finalement peu d’autres titres — j’aurais pu artificiellement gonfler l’ensemble avec tous les Harry Potter, mais ça leur donnait dans l’ensemble une place prépondérante que je ne souhaitais pas. Je me suis rendue compte alors que je n’avais pas tant de livres à y mettre que ça.

J’adore ce sentiment de devoir avancer à tout prix dans une lecture, au mépris de mon sommeil et de toutes mes autres obligations, mais c’est quelque chose que je ressens de moins en moins. J’ai parfois l’impression d’être une vieille lectrice blasée qui sur-analyse tout, et n’arrive pas à se  faire happer. Si le livre ne tient que sur ça, en revanche, ce n’est pas forcément bon signe : j’ai d’ailleurs fait figurer La vérité sur l’affaire Harry Québert dans cette liste alors que cette lecture m’a beaucoup déçue. Où se situe L’art de perdre dans cette histoire… ? Sans doute entre les deux.

 

Lire la suite « L’art de perdre d’Alice Zeniter »

Lectures

Le jour d’avant de Sorj Chalandon

Source de l’image : Pxhere

9782246813804-001-T

Vous aurez sans doute remarqué que je suis un peu en retard dans mes chroniques de lecture. Il y a plusieurs raisons à cela, mais aussi plusieurs conséquences : que reste-t-il à dire, un, deux mois après lecture, alors même que le bouquin s’est trouvé critiqué, loué et analysé de toutes les façons possibles ? Contextualisons : j’ai lu Sorj Chalandon au début du mois de septembre, et j’écris aujourd’hui un article à partir de mes souvenirs. Je n’ai pas même le livre sur moi : manquant de plus en plus de place, je l’ai sagement laissé dans les étagères à demi-vides de la bibliothèque chez mes parents, avec ses pages cornées et ses passages notés au crayon.

Il me reste plusieurs images de la lecture du Jour d’avant. Je me vois assise dans un fauteuil, dans la maison silencieuse de la journée, télé éteinte, à lire les pages tellement vite qu’au bout d’un moment la tête me tournait et qu’il fallait s’arrêter. Je me rappelle le sentiment d’urgence et de colère ressentis à la fin du livre. Je me souviens d’avoir interrogé mes propres problématiques à travers le prisme de cette histoire : mine (!) de rien, je suis aussi une fille de pas-mineur ayant écrit sur la mine, dans une bien moindre mesure…

Le jour d’avant s’intéresse à la catastrophe minière de Liévin-Lens, qui eut lieu en 1974 et fit 42 morts. L’auteur, alors âgé de 22 ans, était dessinateur à Libération. Frappé par l’injustice d’un drame qui lui apparaît comme évitable alors qu’autour de lui, tout le monde déplore sa fatalité, l’auteur garde en réserve sa colère face à un événement qui effleure à peine les colonnes des journaux nationaux. Si l’écrivain semble s’être beaucoup inspiré de sa vie pour ses précédents romans, rien ne le relie spécialement au Nord-Pas-de-Calais — avec Hauts-de-France, ça fait un hiatus. Pas de mineurs dans la famille, pas d’ancrage régional : comment, dès lors, contrer la peur d’être illégitime pour parler de la catastrophe ? A travers le choix de son personnage principal.

Michel Flavent n’a pas eu le temps d’entrer à la mine, mais il a vu son frère y mourir. Tel est le point de départ de notre roman. Son père, agriculteur, s’est pendu peu de temps après en lui laissant un simple mot griffonné sur un bout de papier : Venge-nous de la mine. Devenu routier, Michel Flavent a essayé de se construire une vie loin de cette noire histoire, mais à la mort de sa compagne, il revient à Lens — ou à Liévin, je ne sais plus. Il veut réparation. Son désir de vengeance se cristallise sur Dravelle, l’ancien contremaître, un vieil homme en fauteuil roulant atteint de silicose. Michel décide qu’il doit le tuer, parce que c’est de sa faute, au contremaître, il a voulu faire du chiffre, il n’était plus un vrai mineur, il s’était allié avec les puissants — sachez que je caricature ici un cheminement psychologique plutôt bien rendu. Telle est la situation initiale, l’amorce, de notre histoire.  Sa simple résolution aurait suffit à vous concocter un roman correct, poignant comme il faut, mais il a fallu que les choses se compliquent. [Après l’image de ce coron, la suite de la chronique révélera des passages-clés de l’intrigue, aussi vous conseillerai-je de sauter directement au paragraphe de fin si vous n’avez pas lu ce livre. Si vous ne souhaitez pas scroller, sachez que j’ai vraiment vraiment aimé. Voilà.]

800px-Liévin_-_Cités_de_la_fosse_n°_3_-_3_bis_des_mines_de_Lens_(10)
Auteur : Jérémy Jännick

Lire la suite « Le jour d’avant de Sorj Chalandon »

Lectures

Une boîte à outils pour écrivain : Scribay Premium.

Cela fait un moment que je suis inscrite sur Scribay, réseau social d’écriture. Le lien vers ma page a fleuri dans le menu de ce blog assez rapidement et après avoir erré un peu en tant qu’aspirant auteur sur le net, c’est l’endroit où j’ai le plus longuement posé mes valises. Sans publicité, la plateforme propose plusieurs services intéressants. Parmi eux, deux d’entre eux avaient particulièrement retenu mon attention : les défis proposés par les membres, que j’ai utilisé comme supports d’inspiration et relais de l’atelier d’écriture en 10 séances organisé l’année dernière ; la possibilité pour mes lecteurs de changer la police, la mise en page et de télécharger en .pdf ou en epub les textes postés. En somme, alors que la mise en page des contenus littéraires en ligne continue à susciter plein de questions, la plateforme me permettait d’expérimenter et de publier quelque chose d’adaptable, et qui puisse être rapidement manipulé par le lecteur.

Depuis, Scribay s’est beaucoup transformé. On peut identifier plusieurs directions prises par la plateforme : la création et l’animation de communautés allait dans le sens d’un développement de l’aspect communautaire, tandis que l’apparition de versions du document ou de possibilités pour les lecteurs d’annoter les textes tiraient la plateforme vers un assistant d’écriture. Ayant participé aux deux, j’ai davantage bénéficié du deuxième aspect, et je crois pouvoir dire qu’on différencie mes textes publiés sur Scribay des autres par leur nombre bien moindre de coquilles !

Le service Premium développe encore davantage cet aspect. Je vous invite à jeter un œil aux posts d’Un mot à la fois, d’Elodie Agnesotti ou de L’Arbre aux livres. Outre que ces trois billets ont l’avantage d’avoir plein de captures d’écran beaucoup plus belles que les miennes, ils décrivent en détail l’offre et ses fonctionnalités. Pour la résumer en peu de mots : Scribay Premium propose plusieurs services d’aide et d’accompagnement à l’écriture, moyennant un abonnement mensuel. Parmi eux, on trouvera la possibilité de faire des fiches de personnages, des propositions de réécriture de classiques de la littérature (Dracula ou Les Trois mousquetaires, pour ne citer qu’eux), des entraînements en temps limité, à partir d’un sujet généré aléatoirement (nous y reviendrons) et enfin plusieurs parcours narratifs guidés, permettant d’accompagner pas à pas la rédaction d’un roman.

J’ai eu la chance de bénéficier d’une période d’essai rallongée afin de tester les nouvelles fonctionnalités de la plateforme, et voici ce que j’en retire.

Lire la suite « Une boîte à outils pour écrivain : Scribay Premium. »