Lectures·Miscellanées culturelles

Une histoire de la fiche érudite de Jean-François Bert

Source de l’image d’en-tête : Marie Lan Nguyen

Avertissement : Aucune fiche n’a été réalisée pour rédiger cette chronique, et ça se voit.

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La fiche érudite ? Que voilà un petit trou de serrure pour s’intéresser à l’histoire de l’apprentissage et des productions du savoir ! Et pourtant, ça marche : à travers l’histoire de l’usage des fiches chez les savants, étudiants et professionnels, Jean-François Bert trace les grandes lignes de l’évolution du savoir au XIXe et XXe siècle. On peut se demander ce qu’une étudiante hyper-connectée dans mon genre, toujours rivée à son smartphone et qui fait tout pour ses révisions sauf des fiches pourrait trouver à cette étude. En fait c’est que, d’une part, je voulais mieux connaître mon ennemi ; d’autre part, surtout, j’ai voulu savoir ce qui se jouait derrière cette nouvelle manière d’indexer et d’organiser le savoir.

Parce que s’il y a quelque chose qui m’a passionnée dans mes révisions pour les concours des bibliothèques, ça a été de voir toute les réflexions qui sous-tendaient l’organisation de l’information. A première vue, une bibliothèque, c’est pas quelque chose de bien compliqué. Assez pour qu’on me demande fréquemment pourquoi j’ai fait tant d’étude pour passer ces concours, surtout que j’allais ensuite être payée à lire derrière mon comptoir (non). Mais il suffit d’y réfléchir quelques minutes pour que des problèmes de taille apparaissent : dans quel ordre disposer les livres ? Selon quels critères les classer ? Que proposer au libre-accès, que remiser en magasin ? Quelles informations faire figurer au catalogue ? Borgès déclarait dans un entretien accordé au Monde, en 1983 : Ordonner une bibliothèque est une manière silencieuse d’exercer l’art de la critique. Et je me souviens avoir arboré cette phrase en signature sur de vieux forums bien avant de me destiner à tout ça, et bien avant d’avoir réellement lu Borgès, alors c’est bien qu’il y a quelque chose qui me secoue là-dedans.

Si vous pourriez penser que je m’éloigne de mon sujet, songez qu’un fichier organisé n’est peut-être qu’une bibliothèque miniature. Les meubles imposants ont bientôt offert, par certains procédés techniques, de nouvelles possibilités d’organisation et de classement qui vont profondément bouleverser les pratiques d’écriture des érudits. La fiche pré-existe cependant au fichier. Le premier chapitre, De la pile à la fiche, revient sur l’usage des bandelettes (schedulae) qui remontent au XVIe siècle. L’enjeu est de taille : il s’agit de produire des notes facilement transportables et qu’il est possible de reclasser au gré des besoins. L’auteur cite l’exemple du savant Lesage qui, fin XVIIIe, détourne de leur usage d’anciennes cartes à jouer pour noter ses hypothèses et l’évolution de sa pensée. Le format de la fiche telle que nous l’imaginons encore est prêt à naître.

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Challenge Classique 2017·Lectures

Melmoth réconcilié d’Honoré de Balzac (1835)

A combien le diable est-il coté en bourse ? Melmoth réconcilié est une longue nouvelle d’Honoré de Balzac que j’ai dénichée en livre audio à la médiathèque. On y découvre l’histoire du caissier du baron de Nucingen appelé Castanier. Ancien soldat revenu à la vie civile, il se ruine pour sa jeune maîtresse Aquilina. Acculé au pied du mur, il prépare un faux pour détourner une importante somme d’argent lorsque surgit dans son quotidien mal rodé un sombre personnage, anglais forcément, du nom de Melmoth. Celui-ci propose à Castanier de lui transmettre le pacte diabolique qu’il a contracté des années auparavant, et qui lui donne tous les pouvoirs possibles et imaginables en échange de son âme…

Le personnage de Castanier autour duquel tourne la nouvelle n’est pas réellement sympathique et s’il nous ressemble, c’est dans ce que nous avons de méprisable. Il n’en reste pas moins terriblement humain. Les petits ajustements qu’il fait avec sa conscience, dans sa relation avec Aquilina, en sont un bon exemple :

Au moment de se jeter dans le gouffre de la prostitution parisienne, à l’âge de seize ans, belle et pure comme une Madone, celle-ci rencontra Castanier. Trop mal léché pour avoir des succès dans le monde, fatigué d’aller tous les soirs le long des boulevards à la chasse d’une bonne fortune payée, le vieux dragon désirait depuis longtemps mettre un certain ordre dans l’irrégularité de ses mœurs. Saisi par la beauté de cette pauvre enfant, que le hasard lui mettait entre les bras, il résolut de la sauver du vice à son profit, par une pensée autant égoïste que bienfaisante, comme le sont quelques pensées des hommes les meilleurs. Le naturel est souvent bon, l’Etat social y mêle son mauvais, de là proviennent certaines intentions mixtes pour lesquelles le juge doit se montrer indulgent. Castanier avait précisément assez d’esprit pour être rusé quand ses intérêts étaient en jeu. Donc, il voulut être philanthrope à coup sûr, et fit d’abord de cette fille sa maîtresse.

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1% Rentrée littéraire 2016·Défi premier roman·Lectures

[1% Rentrée littéraire] Petit pays de Gaël Faye

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Si je ne m’étais pas engagée à lire (ça, ça va !) et à chroniquer (ça c’est une autre histoire) six titres de la rentrée littéraire 2016, sans doute n’aurais-je rien écrit sur Petit pays de Gaël Faye. Le problème est le même que pour le roman de Leïla Slimani : que pourrais-je dire que tout le monde n’ait pas déjà dit ? Est-ce qu’ajouter ma voix au concert de louanges qu’il a récolté apporterait quelque chose, sinon à banaliser peut-être un peu plus l’impression qu’il a laissée ? Petit Pays, premier roman du musicien Gaël Faye, raconte l’histoire de Gaby, un gamin d’une dizaine d’années, fils d’une Rwandaise et d’un français, qui a grandi au Burundi. Le problème, c’est que nous sommes en 1992, que commence au Rwanda le massacre des Tutsis et qu’un coup d’Etat se prépare au Burundi. Le quotidien de Gaby et des ses copains de l’impasse se trouve alors, étape par étape, rattrapé par le monde des adultes.

Dans la droite lignée d’Ahmadou Kourouma – l’amour des parents de Gaby s’est d’ailleurs noué, dans le texte, sous le soleil des indépendances, titre du premier livre de l’écrivain ivoirien – Gaël Faye s’interroge sur les identités française et africaines (au pluriel). C’est l’histoire personnelle et familiale du personne qui sert de révélateur et le point de vue enfantin permet d’appréhender l’Histoire, si terrible soit-elle, par le petit bout de la lorgnette. Le procédé est un peu le même que dans The Girls d’Emma Cline, précédemment chroniqué, où les agissements d’une secte inspirée de celle de Charles Manson sont décrits du point de vue d’une adolescente qui ne les fréquente encore que de loin en loin. La naïveté du narrateur, ses aveuglements volontaires permettent à la fois de rendre moins crus les moments de violence mais aussi, paradoxalement, d’en souligner la dureté. A travers les lettres que le jeune Gaby envoie à une correspondante française, l’auteur raille en outre l’image stéréotypée de l’Afrique véhiculée aux français, les rendant involontairement condescendants et paternalistes sous leurs bonnes intentions.

Je pensais être exilé de mon pays. En revenant sur les traces de mon passé, j’ai compris que je l’étais de mon enfance. Ce qui me paraît bien plus cruel encore.

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Challenge Classique 2017·Challenges de lectures

Challenge classique 2017

Je l’avais annoncé dans mon bilan, mais c’est chose faite : le challenge classique reprend du service. Initié par Stephie et organisé depuis l’année dernière par le Professeur Platypus, ce challenge nous invite à lire un classique par mois durant toute l’année. Une chance pour moi : la définition retenue pour classique est très large et permet (presque) toutes les fantaisies. J’espère cette année varier les plaisirs, entre références incontournables et titres sortis d’on ne sait où.

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Récapitulatif des lectures classiques de 2017

Janvier : [Les Introuvables] Artificielle d’Eugène Morel (1895)

Février :  Honoré de Balzac, Melmoth réconcilié (1835)

Mars : Seul dans Berlin (Jeder stirbt für sich allein) de Hans Fallada (1947)

Avril : Marcovaldo ou les saisons en ville d’Italo Calvino (1966)

Challenge Classique 2017·Challenges de lectures·Lectures·Les Introuvables

[Les Introuvables] Artificielle par Eugène Morel (1895)

 

 L’école parfois s’est trompée, la bibliothèque répare. (Eugène Morel, La Librairie publique)

Qu’on se le dise, cet Introuvable était au départ un choix par dépit. Lorsque j’ai entendu parler d’Eugène Morel dans mes livres de révision et que je me suis rendue compte qu’en plus d’être bibliothécaire, il était écrivain, j’ai regardé ses titres de roman. Il y en a un qui a attiré mon attention : L’Ignorance acquise, son premier, paru en 1885. Je trouve ce titre beau et intriguant, et je me demande bien ce qu’il peut désigner. Ne l’ayant pas trouvé pour le moment et n’ayant pas très envie de le lire sur microfiche à la Bibliothèque nationale de France (chacun ses faiblesses), je me suis rabattue sur deux titres, qui présentaient tout de même une petite particularité d’exemplaire et provenaient de la même bibliothèque : Artificielle (1895) et Les Morfondus (1898). Les Morfondus me faisant davantage envie, j’ai décidé de commencer la lecture… par l’autre. Et il se trouve que, finalement, j’ai plein de choses à dire. L’occasion de vous présenter une chronique des Introuvables pour ce début d’année.

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Artificielle, roman de 1895

Artificielle, publié chez Ollenforff, est un roman de trois-cent pages sur le mariage entre M. Galtier, employé de bureau de n’importe quel Ministère et sa petite femme Yvonne qui s’ennuie et multiplie les distractions. Puisant dans le roman de mœurs et le roman psychologique, Artificielle est un livre qui joue volontiers avec les codes de ses genres de référence. On sait qu’Eugène Morel fréquentait les milieux naturalistes, mais que reste-t-il de ce mouvement en 1895 ? La grande saga des Rougon-Macquart se termine en 1893, Maupassant est mort et Huysmans a poussé les principes du naturalisme à leur comble il y a un peu plus de dix ans, créant dans son sillage le décadentisme. Bon. Dans ce contexte, il ne reste plus qu’à faire plus ou moins comme lui : pousser les logiques de représentation du naturalisme jusqu’à ce qu’elles craquent, prendre n’importe quelle histoire du genre, en styliser le déroulement et les personnages, et l’expliciter un peu au lecteur si possible.

C’est là qu’Artificielle entre en scène. Cela commence comme beaucoup de romans célibataires de l’époque, en multipliant les clins d’œil au lecteur et les réflexions auto-référentielles. Par exemple, dès l’abord, l’auteur refuse de nous décrire son personnage masculin. Le XIXe siècle est le grand siècle de la description, qu’elle serve à exprimer le point de vue du narrateur ou à poser un contexte social nécessaire au propos. Mais Eugène Morel, quant à lui, ne s’en embarrasse point. Son explication :

Grâce aux effort de la génération précédente, la psychologie est très avancée. Nous n’avons plus, à proprement parler, à faire de « portraits » ; ce soin est laissé aux dessinateurs qui en chargent les photographes. Au physique, d’ailleurs, la notation nouvelle, synthétique et simplificatrice abrègera sensiblement ; il n’y a qu’à se référer aux tables du Dr Kruth. M. Galtier est un L g x2 X 4 – F ft.

Au moral, c’est, de tout point, l’homme que le physique annonce : un SL mélange de Y d’après la théorie de Gary de Lacroze.

604_001.jpgAprès avoir exposé toutes mes excuses aux matheux qui pourraient me lire pour avoir osé souligner ce qui apparaît, dans le texte original, en identifiants, j’avouerais que je n’ai pas pu retrouver de tables de Dr Kruth développant des types physiques. En revanche, les types moraux par Emile Gary de Lacroze sont exposés dans son ouvrage Les Hommes, leurs formes et leurs natures, et leurs amours, qui nous permet de voir que la typologie psychologique ne s’arrête pas à Jung, d’une part, et que répartir les hommes en codes-couleur ou en chiffres ne date pas d’hier, d’autre part. Soucieuse de voir à quoi ressemblerait une typologie humaine dessinée par un disciple du Sâr Péladan, j’ai commandé ledit ouvrage. Qui sait, peut-être fera-t-il l’objet d’une prochaine chronique ? Toujours est-il que Morel finit par consentir à nous décrire un type de personnage qui aurait échappé à tous les grands écrivains psychologues : celui de l’homme normal.

L’homme en question a, en effet, échappé aux recherches de MM. de Goncourt, Stendhal, Bourget et Rosny. Quelques anciens auteurs, dits moralistes, l’avaient probablement rencontré mais, outre que l’espèce en a pu varier, les moralistes n’étaient pas des psychologues et leurs méthodes ne leur a pas permis de les décrire de telle sorte que nous les puissions reconnaître.

La méthode, tout est là. Donc : 

Signalement : Front moyen, plutôt bas, menton quelconque, bouche moyenne, yeux moyens, nez entre les deux, cheveux châtains, etc. Au moral : intelligence bornée, etc. Signe particulier : ordinaire. Opinion : modérée.

Mais ce faisant, Morel oublie un prédécesseur qui s’est fait une spécialité de représenter la médiocrité bourgeoise : Gustave Flaubert. Or, on se rend bien vite compte que son personnage est une sorte de nouveau Charles Bovary  : médiocre, peu volontaire, il se fait bientôt mener par le bout du nez par sa femme, Yvonne, qui se révèle la véritable héroïne de l’histoire. Or si l’auteur s’amuse avec l’impossibilité de caractériser le personnage de M. Galtier, il s’en donne à cœur joie avec Yvonne, dont les moindres faits et gestes sont analysés, voire généralisés à un type : celui de la parisienne qui valse, butine, trottine ; bref d’une dilettante femelle qui cherche l’agitation perpétuelle, afin d’éviter de se retrouver face à elle-même. 

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