1% Rentrée littéraire 2017·Challenges de lectures·Lectures

L’art de perdre d’Alice Zeniter

J’avais L’art de perdre dans ma bibliothèque depuis un moment. Avant qu’il ne soit nominé pour une tripotée de prix et avant qu’il ne remporte le Goncourt des lycéens, qui est un des prix les plus prescriptifs qui soit. Mais je ne l’avais pas même ouvert. L’année chargée que je traverse me faisait hésiter à ouvrir un volume qui fait bien ses cinq cent pages. Je l’ai finalement pris avec moi durant mon unique semaine de vacances, juste avant Noël, et je l’ai commencé. Je l’ai reposé deux jours à peine plus tard, avec beaucoup trop d’heures de sommeil en moins.

L_Art_de_perdre

C’est après avoir lu ce livre que j’ai commencé à constituer ma liste Sens Critique de livres qu’on lit d’une seule traite. J’avais deux romans de la rentrée littéraire 2017 à y mettre, et finalement peu d’autres titres — j’aurais pu artificiellement gonfler l’ensemble avec tous les Harry Potter, mais ça leur donnait dans l’ensemble une place prépondérante que je ne souhaitais pas. Je me suis rendue compte alors que je n’avais pas tant de livres à y mettre que ça.

J’adore ce sentiment de devoir avancer à tout prix dans une lecture, au mépris de mon sommeil et de toutes mes autres obligations, mais c’est quelque chose que je ressens de moins en moins. J’ai parfois l’impression d’être une vieille lectrice blasée qui sur-analyse tout, et n’arrive pas à se  faire happer. Si le livre ne tient que sur ça, en revanche, ce n’est pas forcément bon signe : j’ai d’ailleurs fait figurer La vérité sur l’affaire Harry Québert dans cette liste alors que cette lecture m’a beaucoup déçue. Où se situe L’art de perdre dans cette histoire… ? Sans doute entre les deux.

 

Lire la suite « L’art de perdre d’Alice Zeniter »

Publicités
1% Rentrée littéraire 2017·Challenges de lectures·Lectures

Une histoire des loups d’Emily Fridlund

Image : ChristelCC0 Creative Commons

C’est cuit : je n’ai pas tenu ma résolution et je ne vous parlerai pas de six romans de la rentrée littéraire comme prévu. Mais bon. Le minimum serait tout de même de chroniquer ceux que j’ai lus.

1289-cover-wolves-591eb09f9c6e5

J’ai fini Une histoire des loups d’Emily Fridlund aux premiers jours de la rentrée littéraire. Attendre autant pour parler d’un livre, c’est prendre un risque. Cela permet parfois d’y voir plus clair et de livrer le point de vue synthétique qu’on rêverait d’avoir à chaque fin de lecture. Mais cela peut desservir un livre dont la saveur ne tient pas au bout de quelques mois. J’ai bien peur qu’Une histoire des loups soit de ceux-là. Parlons de mémoire : une héroïne dont j’ai oublié le nom vit dans un coin bien perdu de l’Amérique, genre Minnesota. Elle passe des heures à sillonner les cours d’eau qui entourent la maison de ses parents, maison qui, dans les années 1970, abritait une communauté hippie dont les membres se sont dispersés d’un coup, sans donner de nouvelles. Sans bouger de chez elle, notre héroïne expérimente donc une sorte d’abandon, voire de déracinement – au point de dire qu’elle ignore si les deux qui sont restés sont réellement ses parents. Lorsqu’une nouvelle famille s’installe dans le chalet voisin, Madeline (j’ai vérifié son nom depuis ces quelques lignes) parvient à gagner leur confiance et devient la baby-sitter de leur petit garçon, Paul, âgé de quatre ans.

Or, Paul ne respire pas vraiment la normalité. Le couple de parents, Léo et Patra, non plus. Tout le sel du livre repose sur le fait que la narratrice nous fait deviner que quelque chose de très grave est en train de se passer. En tant que lecteur, on se met à tourner les pages le plus vite possible, pour dérouler le faisceau d’indices qui auraient dû mettre la puce à l’oreille à la jeune fille.

Le procédé est classique et peut être efficace. Un grand roman de notre rentrée 2016, américain lui aussi, s’y était essayé : il s’agissait de The Girls, d’Emma Cline. Les retours au présent de la narratrice constituaient autant de respirations nécessaires dans une atmosphère étouffante, où la violence se devinait à travers la perception d’une adolescente, sans que celle-ci ait pris toute la mesure de ce qu’elle vivait. Dans Une histoire des loups, l’effet semble plus appuyé et moins naturel.

Lire la suite « Une histoire des loups d’Emily Fridlund »

1% Rentrée littéraire 2017·Challenges de lectures·Lectures

Le jour d’avant de Sorj Chalandon

Source de l’image : Pxhere

9782246813804-001-T

Vous aurez sans doute remarqué que je suis un peu en retard dans mes chroniques de lecture. Il y a plusieurs raisons à cela, mais aussi plusieurs conséquences : que reste-t-il à dire, un, deux mois après lecture, alors même que le bouquin s’est trouvé critiqué, loué et analysé de toutes les façons possibles ? Contextualisons : j’ai lu Sorj Chalandon au début du mois de septembre, et j’écris aujourd’hui un article à partir de mes souvenirs. Je n’ai pas même le livre sur moi : manquant de plus en plus de place, je l’ai sagement laissé dans les étagères à demi-vides de la bibliothèque chez mes parents, avec ses pages cornées et ses passages notés au crayon.

Il me reste plusieurs images de la lecture du Jour d’avant. Je me vois assise dans un fauteuil, dans la maison silencieuse de la journée, télé éteinte, à lire les pages tellement vite qu’au bout d’un moment la tête me tournait et qu’il fallait s’arrêter. Je me rappelle le sentiment d’urgence et de colère ressentis à la fin du livre. Je me souviens d’avoir interrogé mes propres problématiques à travers le prisme de cette histoire : mine (!) de rien, je suis aussi une fille de pas-mineur ayant écrit sur la mine, dans une bien moindre mesure…

Le jour d’avant s’intéresse à la catastrophe minière de Liévin-Lens, qui eut lieu en 1974 et fit 42 morts. L’auteur, alors âgé de 22 ans, était dessinateur à Libération. Frappé par l’injustice d’un drame qui lui apparaît comme évitable alors qu’autour de lui, tout le monde déplore sa fatalité, l’auteur garde en réserve sa colère face à un événement qui effleure à peine les colonnes des journaux nationaux. Si l’écrivain semble s’être beaucoup inspiré de sa vie pour ses précédents romans, rien ne le relie spécialement au Nord-Pas-de-Calais — avec Hauts-de-France, ça fait un hiatus. Pas de mineurs dans la famille, pas d’ancrage régional : comment, dès lors, contrer la peur d’être illégitime pour parler de la catastrophe ? A travers le choix de son personnage principal.

Michel Flavent n’a pas eu le temps d’entrer à la mine, mais il a vu son frère y mourir. Tel est le point de départ de notre roman. Son père, agriculteur, s’est pendu peu de temps après en lui laissant un simple mot griffonné sur un bout de papier : Venge-nous de la mine. Devenu routier, Michel Flavent a essayé de se construire une vie loin de cette noire histoire, mais à la mort de sa compagne, il revient à Lens — ou à Liévin, je ne sais plus. Il veut réparation. Son désir de vengeance se cristallise sur Dravelle, l’ancien contremaître, un vieil homme en fauteuil roulant atteint de silicose. Michel décide qu’il doit le tuer, parce que c’est de sa faute, au contremaître, il a voulu faire du chiffre, il n’était plus un vrai mineur, il s’était allié avec les puissants — sachez que je caricature ici un cheminement psychologique plutôt bien rendu. Telle est la situation initiale, l’amorce, de notre histoire.  Sa simple résolution aurait suffit à vous concocter un roman correct, poignant comme il faut, mais il a fallu que les choses se compliquent. [Après l’image de ce coron, la suite de la chronique révélera des passages-clés de l’intrigue, aussi vous conseillerai-je de sauter directement au paragraphe de fin si vous n’avez pas lu ce livre. Si vous ne souhaitez pas scroller, sachez que j’ai vraiment vraiment aimé. Voilà.]

800px-Liévin_-_Cités_de_la_fosse_n°_3_-_3_bis_des_mines_de_Lens_(10)
Auteur : Jérémy Jännick

Lire la suite « Le jour d’avant de Sorj Chalandon »

Ecritures

Une boîte à outils pour écrivain : Scribay Premium.

Cela fait un moment que je suis inscrite sur Scribay, réseau social d’écriture. Le lien vers ma page a fleuri dans le menu de ce blog assez rapidement et après avoir erré un peu en tant qu’aspirant auteur sur le net, c’est l’endroit où j’ai le plus longuement posé mes valises. Sans publicité, la plateforme propose plusieurs services intéressants. Parmi eux, deux d’entre eux avaient particulièrement retenu mon attention : les défis proposés par les membres, que j’ai utilisé comme supports d’inspiration et relais de l’atelier d’écriture en 10 séances organisé l’année dernière ; la possibilité pour mes lecteurs de changer la police, la mise en page et de télécharger en .pdf ou en epub les textes postés. En somme, alors que la mise en page des contenus littéraires en ligne continue à susciter plein de questions, la plateforme me permettait d’expérimenter et de publier quelque chose d’adaptable, et qui puisse être rapidement manipulé par le lecteur.

Depuis, Scribay s’est beaucoup transformé. On peut identifier plusieurs directions prises par la plateforme : la création et l’animation de communautés allait dans le sens d’un développement de l’aspect communautaire, tandis que l’apparition de versions du document ou de possibilités pour les lecteurs d’annoter les textes tiraient la plateforme vers un assistant d’écriture. Ayant participé aux deux, j’ai davantage bénéficié du deuxième aspect, et je crois pouvoir dire qu’on différencie mes textes publiés sur Scribay des autres par leur nombre bien moindre de coquilles !

Le service Premium développe encore davantage cet aspect. Je vous invite à jeter un œil aux posts d’Un mot à la fois, d’Elodie Agnesotti ou de L’Arbre aux livres. Outre que ces trois billets ont l’avantage d’avoir plein de captures d’écran beaucoup plus belles que les miennes, ils décrivent en détail l’offre et ses fonctionnalités. Pour la résumer en peu de mots : Scribay Premium propose plusieurs services d’aide et d’accompagnement à l’écriture, moyennant un abonnement mensuel. Parmi eux, on trouvera la possibilité de faire des fiches de personnages, des propositions de réécriture de classiques de la littérature (Dracula ou Les Trois mousquetaires, pour ne citer qu’eux), des entraînements en temps limité, à partir d’un sujet généré aléatoirement (nous y reviendrons) et enfin plusieurs parcours narratifs guidés, permettant d’accompagner pas à pas la rédaction d’un roman.

J’ai eu la chance de bénéficier d’une période d’essai rallongée afin de tester les nouvelles fonctionnalités de la plateforme, et voici ce que j’en retire.

Lire la suite « Une boîte à outils pour écrivain : Scribay Premium. »

Lectures

Le Locataire chimérique de Roland Topor

le-locataire-chimerique-topor

Eh bien, petit blog, que t’est-il arrivé ? Te voilà tout ramolli, tout endormi, tout rabougri… L’exposition Topor à la Bibliothèque nationale de France est finie depuis un moment, on sait de source sûre que ce livre a été terminé à la plage il y a plusieurs semaines et toi, tu te réveilles et tu n’en parles que maintenant ?

Je ne sais pas si l’adage Mieux vaut tard que jamais fonctionne réellement sur le Web. Une chronique d’un livre lu il y a fort longtemps perd de sa fraîcheur, et si elle n’a plus les quelques échos qu’elle entretenait avec l’actualité culturelle, que devient-elle sinon un caillou dans l’eau ?

Pourtant, j’avais envie de vous parler du Locataire chimérique, qui a été assurément la lecture qui a marqué mon été. C’était un choix bizarre, au fond, d’emmener un tel livre en vacances. Fuir Paris en courant pour lire, durant ma seule semaine au grand air, un livre sur son aliénation, cela relevait du paradoxe. Et pourtant ! Le Locataire, c’est l’histoire de Trelkovsky, un jeune homme bien sous tous rapports qui, comme tout parisien qui se respecte, est en galère de logement. Cela tombe bien, un appartement qui l’intéresse s’est libéré, du fait de la tentative de suicide de l’ancienne locataire. Non sans quelques scrupules, le héros se précipite auprès du propriétaire, multiplie les garanties et les génuflexions, jusqu’à obtenir, tant bien que mal, le logement. C’est bien sûr là que les ennuis commencent. Dans Le Procès de Kafka, Joseph K. est réveillé un matin accusé d’un crime dont il ignore la teneur, et nous avec lui. Dans l’attente de son procès, il remue ciel et terre, se casse les dents sur la machinerie administrative et pénitentiaire, en vain. Le Locataire chimérique relève pour une part de la même aliénation, sauf que cette aliénation est le fait de la malveillance et de l’égoïsme de l’autre. Trelkovsky est aussi plus passif que Joseph K., et il ne cesse de plier face à ses interlocuteurs, qui s’imposent, l’écrasent de leur individualité. C’est cruel, mais c’est pour ça que c’est drôle.

L’humour de Topor grince d’un peu partout, et les sourires qu’il place sur les visages de ses personnages vous donnent froid dans le dos. J’ai été séduite par les dessins qui ont été exposés à la Bibliothèque nationale de France, et les marionnettes géantes de Téléchat faisaient ressurgir des souvenirs vagues : je crois que j’avais regardé cette émission, mais je ne saurais dire si à l’époque, j’en avais compris quelque chose. S’il s’agissait de juger si j’ai retrouvé cet esprit provocateur et bizarroïde dans ce livre, je dirais que oui, mais revêtu d’un ton peut-être plus accessible et plus humain, plus ancré aussi dans la vague d’une littérature existentielle.

Pour notre héros, la seule porte de sortie est kafkaïenne, elle aussi : il s’agit d’une métamorphose. Hallucination ou complot, Trelkovsky est bientôt persuadé que l’ensemble de ses voisins cherche à le transformer en l’ancienne locataire, Simone Choule, celle-là même qui s’est défenestrée. Il oscille alors entre opposition totale, et transformation revendiquée. Simone Choule est à la fois un modèle et un repoussoir, dans tous les cas un double en face duquel il faut apprendre à exister.

Le plus absurde dans tout ça, c’est qu’on ne peut même pas dire que Trelkovsky existait trop fort pour mériter toute la kabbale des voisins. Il a simplement osé exister tout court. Un livre terrible et pourtant bizarrement plaisant à lire ; en un mot, une excellent surprise.

challenge-ophelia-1

~ * ~

Quelques nouvelles moins aliénantes, en passant :

  • Pour ceux que ça intéresse, j’ai créé un profil Sens critique sur lequel je n’ai pas (encore ?) mis grand chose.

 

  • Je teste en ce moment la nouvelle formule Premium de Scribay. Vous en entendrez bientôt parler !

 

  • Vermiscellanées démarre très fort : plus de deux cent textes reçus ! Par ici pour en savoir plus, faire partie du comité de lecture ou nous envoyer une participation.