Challenge Clasique 2016·Challenges de lectures·Lectures·Les Introuvables

[Les Introuvables] L’Hôtel du Nord d’Eugène Dabit, et Le Livre de demain

Il y a Hôtel du Nord et L’Hôtel du Nord. Le premier, c’est le célèbre film de Marcel Carné, dont le couple de jeunes premiers, gentiment geignards, est éclipsé par Arletty et Louis Jouvet. Le second, L’Hôtel du Nord, avec un article, c’est le roman d’Eugène Dabit, qui fut publié en 1929 et qui fut en partie éclipsé par son adaptation. Or, après avoir revu le film il y a peu, je me suis dit qu’il serait intéressant de découvrir l’œuvre originale. J’ai écumé les sites de livres d’occasion et, par intuition, j’ai choisi d’éviter les nombreux livres de poche (édition Folio essentiellement) qui se présentaient, et qui portaient en couverture les visages d’Arletty et de Jouvet. Je me suis plutôt rabattue sur une édition plus ancienne, de peu de valeur. Grand bien m’en fasse ! Cela me donne l’occasion de vous présenter enfin ma cinquième chronique des Introuvables, en ce début du mois de septembre.

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Le Paris populaire pour toile de fond

Né en 1898, Eugène Dabit est fils d’ouvriers. Apprenti serrurier, son apprentissage est interrompu par la guerre car il doit subvenir aux besoins de sa mère avant d’être incorporé à son tour en 1916, dans l’artillerie lourde. Après la démobilisation, il reprend des études d’art et de peinture et lance avec succès une entreprise de peinture sur soie. C’est grâce aux fonds récoltés ainsi qu’à des prêts accordés par la famille que les parents d’Eugène Dabit deviennent propriétaires en 1923 d’un hôtel au bord du canal Saint-Martin. Situé au 102, quai de Jemmapes, dans le 10e arrondissement, à Paris, il s’agit du fameux Hôtel du Nord — c’est là que vous voyez que mon petit aparté biographique n’est pas tout à fait inutile.

Logé par ses parents à l’hôtel, Eugène Dabit occupe parfois la fonction de portier de nuit. En 1929 paraît L’Hôtel du Nord aux éditions Denoël. On y suit les Lecouvreur, de l’achat du bail de l’hôtel à sa destruction : les gérants et, plus encore qu’eux, l’hôtel lui-même, servent de fil rouge à un récit qui va de personnages en personnages, s’arrêtant sur un destin particulier, un ressenti éphémère, un incident, avant de changer de focus, de s’intéresser au voisin. Dabit enchaîne ainsi les anecdotes, qui sont autant d’occasions de multiplier les portraits du petit Paris : camionneurs, filles de la campagne fraîchement débarquées à Paris, mères célibataires, malades, ménages ouvriers ou acteurs sans le sou.. L’auteur ne cherche ni le sublime ni le romanesque : il s’applique à livrer des tranches de vie. La citation choisie de Jean Guéhenno choisie en exergue nous donne la clé de son esthétique :

Désormais notre laideur même ne se voit pas. Rien qui distingue l’un de nous, le fasse reconnaître. Rien en lui qui arrête le regard, éveille l’attention et l’amour. Nous ne sommes même pas pittoresques. Nous ne sommes ni gentils ni touchants. Chacun de nous, pris à part, ferait un mauvais héros de roman.

Jean Guéhenno

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Challenge Clasique 2016·Lectures

Du côté de chez Swann de Marcel Proust (Chronique rêvée)

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J’ai attendu d’avoir fini le dernier tome, il y a maintenant six ans, avant de m’autoriser à dire, avec la familiarité des connaisseurs, La Recherche, pour désigner le chef d’oeuvre de Marcel Proust. Je sortais alors d’une licence de lettres, et je me trouvais si peu d’intelligence et de talent que je ne pensais pas pouvoir écrire un jour. Lire La Recherche m’avait confortée dans cette idée : tout ce qui compte, tout ce qui tremble en nous, semblait y avoir été dit, et je n’ai fait, pendant un temps, que chercher des échos, dans l’art comme dans la vie, d’une oeuvre que j’admirais sans nuance. Je me suis promis de la relire – j’ai même songé à instaurer une sorte de rendez-vous, tous les dix ans, où un Proust toujours le même rencontrerait une moi foncièrement différente. Et puis, dix ans, cela m’a paru trop long. J’ai déjà tellement changé que je serais bien incapable de parler à l’Alphonsine qui valide tranquillement sa licence de lettres en province. De quoi devrais-je la prévenir ? Quels conseils aurais-je pu lui donner ?

C’était un soir, alors que les délais, les dates butoirs me menaçaient de partout, j’ai levé les yeux vers la plus haute de mes étagères, celle où je range les livres qui ont de l’importance, ceux qui m’ont façonnée, ceux que je dois retrouver sans délai en cas d’urgence, lorsque le coeur vacille. J’y ai cueilli Du côté de chez Swann, je me suis mis à le lire, et le  temps s’est arrêté.

Mon édition est un vieux livre de poche, au dos plié (c’était du temps où les livres de poche étaient encore très rigides) à la couverture qui s’abîme et aux pages déjà jaunes. Je l’ai acheté il y a longtemps. Les marges sont très réduites et, pire encore, l’encre tient mal sur les pages, si bien que chaque fois que mes doigts débordent un peu sur le texte, l’encre bave et tache. Le texte y est serré au possible. Je me dis, ce soir-là, qu’il faudrait que je me rachète une édition plus récente, plus jolie, plus confortable. Mais lorsque je commence ma lecture, parce que bon, je l’ai tout de même sous la main, Longtemps, je me suis couché de bonne heure, il devient bientôt évident que je ne dois surtout pas racheter une autre édition. Qu’il importe que ma lecture se fasse dans ce vieux bouquin-là, tout corné, avec des petits passages soulignés au crayon gris par une inconnue que j’ai peine à reconnaître.

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Challenge ABC 2016·Lectures

[G] Sous les couvertures de Bertrand Guillot

Qu’allaient-ils devenir ? Chaque semaine, il se trouvait un nouveau roman pour poser la même question angoissée. Et chaque semaine le débat finissait par prendre, car au fond les livres n’aimaient rien tant que se raconter les mêmes histoires.

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En cette rentrée littéraire qui s’amorce, je trouve qu’il est plus que temps de parler de Sous les couvertures, roman paru en septembre 2014 (en pleine… rentrée littéraire, justement) aux éditions rue Fromentin. Rien sans doute ne m’aurait poussée à lire ce court roman, presque un conte, s’il n’avait été mis en avant sur les tablettes de ma bibliothèque professionnelle : qui viendrait lire un bouquin qui est sorti il y a deux ans quand les premiers livres de la rentrée pointent leurs banderoles rouges pleines de promesse ? (Souvenez-vous de cela, c’est important). Parce que cela tombe bien, puisque c’est exactement le sujet de ce petit roman, léger, tendre, et plutôt bien campé.

Sous les couvertures relève à la fois de l’apologue et du rêve d’enfant. Dans une librairie de quartier qui se meurt doucement, figée par l’habitude et pliant sous la concurrence des géants du Web, les livres se réveillent dès lors que le vieux libraire et sa petite employée baissent le rideau de fer de la boutique. Un week-end, alors que des cartons de nouveautés arrivent, l’inquiétude est à son comble : qui sera envoyé au pilon pour leur faire de la place ? Les livres du fond de la librairie, menés par un grand roman ambitieux, organisent une révolte. Leur but ? Détrôner les best-sellers, les livres sur la table devant le comptoir que tout le monde achète déjà et que le libraire, faute de temps et d’énergie, met en avant pour plus de facilité. Mais, comme beaucoup de révolutions, les faits débordent bien vite des utopies de départ.

L’auteur alterne entre un chapitre du point de vue de nos révoltés de papier et un chapitre du point de vue d’un personnage humain (tour à tour le vieux libraire, son employée Sarah,  l’auteur de tel ou tel titre dont nous suivons les aventures, ou encore le patron d’une célèbre librairie américaine en ligne que nous ne nommerons pas). Cela fait moins de 200 pages, cela se lit tout seul, dans un style simple et efficace, et l’on aurait pu craindre toutes les maladresses possibles et imaginables, car, nous l’avons vu à plusieurs reprises, parler des mutations du monde du livre sans manichéisme est tout sauf évident*. Poursuivre la lecture « [G] Sous les couvertures de Bertrand Guillot »

Lectures

Mémoire de fille d’Annie Ernaux

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Ces temps-ci, j’ai beaucoup de mal à lire. Je commence un bouquin, je le trouve même pas mal, j’enchaîne quelque chapitres… et puis je me désintéresse, je file à autre chose, je regarde mes messages sur un téléphone ou un ordinateur qui passe. Je ne sais pas si c’est l’été, la fatigue accumulée de l’année, de mauvais choix de lecture, mais je ne trouve plus, ces temps-ci, dans les livres, ce petit quelque chose qui m’accroche et qui fait que je reste rivée à ma lecture quoi qu’il arrive. C’est en voulant lutter contre cela que je suis allée, lors de ma pause déjeuner, acheter le dernier Annie Ernaux.

On peut s’inquiéter peut-être de la notoriété de l’auteur, qui pousse Gallimard à ajouter au livre un grand bandeau rouge où le nom Annie Ernaux s’étale en grandes lettres blanches. Le nom d’auteur ne risque-t-il pas, à terme, de devenir image de marque ? Garantie d’une expérience ? Difficile, en même temps, de condamner le réflexe : j’ai essayé de retrouver dans ce livre, ce que j’avais ressenti à ma première lecture de l’auteur… Même le titre, étrangement proche de celui que j’avais lu, Mémoire de fille, viendrait alors m’accuser…

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[W] La Chouette effraie de Christian Wasselin

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C’est avec un léger retard que je rends compte de ma lecture de La Chouette effraie de Christian Wasselin, aux éditions Les soleils bleus, reçu dans le cadre du programme Masse critique de Babelio.

Il paraît que le Nord est une terre de polars. Si l’on s’attarde sur les productions de littérature régionale, certains coins prêteraient aux récits historiques et à la gentille littérature de terroir, mais le Nord, apparemment, c’est le roman policier. Je ne sais pas si c’est l’influence de nos voisins belges, les brumes et la pluie ou encore Bons baisers de  Bruges qui fait ça, mais à chaque fois que je suis tombée sur un roman qui se passait dans mon coin, c’était un roman policier.

C’est précisément pour cette raison que j’ai sélectionné La Chouette effraie pour le dernier Masse critique : je voulais savoir à quoi ça ressemblait, un polar du Nord. Et puis les influences revendiquées (roman noir et inspiration gothique), le sous-titre : Roman assez noir… tout cela avait de quoi m’intriguer.

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