Challenge ABC 2015·Challenges de lectures·Lectures

[K] Andrus Kivirähk, Les Groseilles de novembre

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Les Groseilles de novembre ou Chronique de quelques détraquements dans la contrée des Kratts est un livre facile à lire et difficile à chroniquer. Traduit de l’estonien, Les Groseilles de novembre s’inspire à l’envi du folklore et des vieilles croyances d’Estonie. En un mot, l’intérêt de ce livre, c’est d’abord son univers. J’ai ressenti, à le lire, quelque chose que je n’avais pas expérimenté depuis longtemps : l’immersion dans un univers magique qui m’est totalement étranger. La comparaison peut sembler étrange, mais je me suis souvenue, en réfléchissant à cet article, à ce que j’avais ressenti adolescente en découvrant le monde des sorciers avec Harry Potter. Si l’ambiance est, bien évidemment, toute autre, c’est le même sentiment d’entrer dans un monde à la fois familier du notre et dont il faut apprendre, pourtant, les us et coutumes.

Je ne sais si l’auteur s’est « seulement » inspiré d’un folklore existant, s’il l’a repris tout entier ou si une bonne partie des étrangetés contées sont uniquement sorties de son imagination, et au fond, peu importe : les créatures sont vivantes, les coutumes sont ancrées dans la vie de tous les jours. Elles ne sont pas un arsenal complexe destiné à seulement dépayser le lecteur ou donner une consistance à un univers dans lequel le récit prend place. Elles font partie intégrante de l’histoire.

Les Groselles de novembre relate, au jour le jour, les événements étranges qui survinrent, lors du mois de novembre, dans un village sous domination d’un baron allemand. A l’image des anciens almanachs, chaque chapitre commence par s’attarder sur les fêtes du jours, païennes ou religieuses, et sur le temps, variable mais toujours désastreux, qui recouvre le pays de pluie, de boue ou de neige. On passe d’un point de vue à l’autre, en suivant les mésaventures du valet Jaan et de son maître, du jeune Hans et de ses amours, de Liina et de son père, du grangier un peu plus sage que les autres, etc. Cela m’a rappelé le ton des contes du Moyen-Age, pleins de dissimulations et de tromperies. Peu importent la douleur et le danger : les habitants du village se jouent des tours comme le font Renard et Ysengrin. C’est cru, violent, truculent, mais décrit avec une relative insouciance — comme si les habitants du village n’avaient connu que cela. Ceux-ci d’ailleurs sont souvent bêtes et obtus, superstitieux et sournois — il n’y en a pas un pour rattraper l’autre ! — mais l’auteur les croque avec une certaine tendresse et sans moralisme qui n’aurait rien à faire là.

[Zone spoilers]  Or, c’est dans ce contexte qu’Hans construit un kratt d’un type nouveau : les habituels, faits de bric et de broc, de vieux seaux et de balais dégarnis, ne convenant pas pour la noblesse de la mission qu’il image, il façonne un kratt avec la neige. L’eau qui le constitue ayant coulé partout, le kratt – bonhomme de neige lui conte les histoires du monde entier, lui mettant dans la tête plein de folies et d’espoirs auxquels il n’aurait jamais songé seul. Alors que tout un chacun vole son prochain, tente d’échapper aux maladies ou cherche des trésors, Hans découvre la poésie et déclame son amour à la fenêtre de la fille du baron qu’il a aperçue un jour et dont la beauté l’a frappé de plein fouet. Changée en loup garou, la jeune Liina l’écoute en cachette et tombe amoureuse à son tour. Ces deux jeunes gens se détachent alors de l’ensemble des villageois — et avec eux un couple d’anciens, qui aimeraient les aider, parce que les jeunes leur rappellent leur propre histoire. Cependant, cette étincelle, cette possibilité de quelque chose d’autre, tourne rapidement court et le village reprend son quotidien à la fois fantasque et banal. La fin nous ramène — éternel cycle — à l’incipit du roman. Rien n’a changé, circulez, il n’y a rien à voir.

Si j’ai beaucoup aimé cette lecture et que j’ai été happée par ses rebondissements, je me suis demandé pourquoi ce choix. Le sous-titre de chronique, ainsi que le terme quelques détraquements annoncent assez bien la couleur, il est vrai : le lecteur est invité à suivre les petites aventures des paysans au jour le jour, pendant une période donnée, et il serait bien présomptueux d’en attendre davantage. Mais la possibilité, chez deux d’entre eux, à échapper en partie à leur condition, soldée par un échec, laisse un goût amer. Au final, rien n’a changé, pas même les personnages qui ont vécu lesdits détraquements, et qui ont continué leur vie. C’est peut-être à ce moment-là que la proximité avec le conte a été un peu plus dommageable : j’ai l’impression d’avoir assisté à une parenthèse — une petite ronde dans les bois, un soir, avec les loups et les démons, jusqu’à ce que l’aube revienne et qu’un jour comme les autres se lèvent. Peut-être est-ce là une façon d’écrire, avec légèreté, sur l’aliénation du servage qui eut longtemps cours en Estonie ?. Mais j’ai le sentiment que l’auteur aurait pu nous emmener beaucoup plus loin encore.

Ce n’est cependant pas une raison suffisante pour bouder le voyage. Et c’est par une très agréable lecture que j’ai ajouté la lettre K à mon challenge ABC !

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