Challenge Clasique 2016·Lectures

Olivia de Dorothy Bussy

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Depuis que j’ai lu Une chambre à soi, l’ombre de Virginia Woolf plane sur tout ce que je fais. Le destin des jeunes filles américaines dans les années 1960, évoqué par Emma Cline dans The Girls y a fait écho. Mon prochain sujet de dissertation porte sur les jeunes filles telles que Flaubert les évoque dans son Dictionnaire des idées reçues de Flaubert :

Filles. Les jeunes filles : Éviter pour elles tout espèce de livres. — Articuler ce mot timidement.

Je retourne bientôt à Londres, pendant deux jours, là où j’ai vu une exposition qui lui était consacrée. Et dimanche dernier, je me suis retrouvée à lire Dorothy Bussy, qui fréquentait le  groupe Bloomsbury et a été publiée par Hogarth Press, la maison d’édition qui avait été fondée par Virginia et Leonard Woolf. Bref, depuis que je me suis décidée à la lire, Virginia Woolf est partout. Cela devrait m’inciter à écrire une bonne fois pour toutes ma chronique sur Une chambre à soi… mais je n’en fais rien et aujourd’hui, je vais plutôt vous parler d’Olivia, ma dernière lecture. C’est déjà ça !

Réédité par le Mercure de France, Olivia de Dorothy Bussy a été publié en 1949 en France, chez Stock, dans une traduction de Roger-Martin du Gard, et en 1950 en Angleterre. Le roman prend pour point de départ les souvenirs, fort romancés, de leur auteur : Dorothy devenue Olivia, seize ans, est issue d’une famille aussi nombreuse que victorienne. Elle est envoyée en France, dans un pensionnat de jeunes filles, afin de parfaire son éducation. Elle y développe alors une véritable fascination pour mademoiselle Julie, professeure charismatique. Celle-ci, sans que l’élève en prenne conscience tout d’abord, tient de plus en plus de l’amour passionnel, tandis que Mademoiselle Julie tente de garder ses distances. Cette situation dégénère et Olivia assiste bientôt à une catastrophe d’ampleur sans bien comprendre qu’elle y a, indirectement ou non, participé…

Christophe Mercier décrit pour les Belles lettres le processus de traduction et d’écriture qui fut celui de Roger Martin du Gard. A partir d’une traduction mot-à-mot élaborée par Dorothy Bussy, il a créé une ingénieuse équivalence – en un mot une belle infidèle. Sachant cela, on s’étonne moins de trouver une délicatesse d’expression et de sentiment toute française, entre le roman psychologique et La Princesse de Clèves. En effet, pour Martin du Gard, il fallait éviter à tout prix le pathos qu’un traducteur de métier n’aurait pas manqué d’ajouter au texte. C’est qu’en l’état, tout ce qui est plus ou mois significatif se cache derrière la sentimentalité à fleur de peau de l’adolescente. Plonger notre narratrice dans le plus grand des troubles et de laisser percevoir juste assez pour que le lecteur devine qu’il se passe quelque chose de plus, c’est la grande force de ce roman qui se lit vite, comme en passant – et que j’ai d’ailleurs intégralement lu dans le bus, entourée de touristes et d’une garderie en vadrouille, si vous voulez tout savoir. Peut-être même pourrait-on passer à côté, si l’on n’y prend pas garde.

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Dorothy Bussy, National Portrait Gallery

Se dégage de ce roman délicat une atmosphère délicatement surannée – comme hors du temps et hors du monde. L’image idyllique du pensionnat de jeunes filles, dans les premiers chapitres, aurait pu faire craindre un ennui sage et policé, mais le propre des récits sur l’innocence, c’est qu’ils reflètent mieux que personne l’absence d’innocence du lecteur. Le procédé reste cependant très artificiel : il l’était déjà lorsque dans La Religieuse, Diderot fait décrire à Suzanne les attouchements de la mère supérieure. Que la jeune fille n’ait pas conscience de ce qui est en train de se passer à l’époque, cela se comprend aisément, mais que la femme qui écrit des années plus tard son histoire n’en vienne jamais à  remettre en cause et renommer cette expérience, ça devient un peu fort. Olivia avoue pourtant avoir attendu fort longtemps avant de consigner ses souvenirs… Les flous de la mémoire servent d’excuse, mais notre héroïne est peut-être un peu trop irréprochable à mon goût. Convenance de représentation, peut-être, pour parler d’un sujet qui ne va pas toujours de soi dans une littérature grand public ? C’est ce qui rend, finalement, le roman aussi daté que rafraîchissant. Si vous fuyez volontiers les sexualismes débridés de la littérature plus contemporaine ou si vous voulez prendre une jolie leçon de suggestion, peut-être devriez-vous jeter un œil à cette réédition.

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2 réflexions au sujet de « Olivia de Dorothy Bussy »

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